idianthropologique
1 La quête de l'identité
Entre image de soi pour soi et image de soi pour l'Autre
2 Le role de l'émotion dans la transformation de soi
Trois processus de transformation de soi
3 Une idianthropologie de la mémoire
4 Le Temps : La crise du mitan de la vie
L'adulte a-t-il encore le temps ?
Le corps des femmes entre invisibilité et hypervisibilité
5 Le corps des hommes, entre immobilité et hypermobilité
6 De l'adulte en perspective à l'adulte sans perspective
7 L'Espace : Le champ social à l'épreuve de la domination masculine
Paroles de femmes, paroles d'hommes
8 Ordre sexué en famille
Dune, de la célibataire libreà la mère captive
9 Joss et les voleurs d'héritage
10 Marie-Charlotte, de la femme potiche à la femme bonniche
11 Cézanne, le contraint par corps
12 Perceval, au nom du Père
13 Tanguy, du mama's boy au mari empêché
14 L'être-sujet dans sa maison
15 L'Énergie : L'accés au savoir, entre accomplissement et assujettissement
Savoir "dans la tête" et savoir "dans la main"
16 La plasticité tout au long de la vie
17 La crise du travail et la peur du vide
18 Le savoir, le travail et les femmes
19 L'angoisse comme rampe d'accés au savoir
20 L'histoire de vie, une éthique politique
21 L'appropriation homothétique
Image hétéromorphique des trois femmes étudiées
22 Image hétéromorphique des trois hommes étudiés
Entre image de soi pour soi et image de soi pour l'Autre
Vivre.
S'il ne s'agissait au bout du compte que de construire son identité singulière,
à travers les affects, les représentations et les actions ? Si l'individu
n'avait qu'un seul objectif se construire en tant qu'homme singulier ou femme
singulière, être unique au milieu de tous les autres ? Evidemment,
construire nécessite un minimum de technique, pas mal d'imagination et beaucoup
d'activité partagée. Sans oublier les outils.Construire, nous dit le Petit
Robert, c'est « bâtir, suivant un plan déterminé, avec des matériaux
divers ». C'est peut-être là que les difficultés commencent ; comment
avoir un plan déterminé quand la vie est si pleine d'accidents, de ruptures,
d'émotions ? Comment prévoir l'imprévisible ? Nos six témoins n'ont
fait que naviguer à vue, s'adapter aux circonstances sociales, historiques,
familiales dans un enchevêtrement de contradictions liées au désordre
capitaliste. Ils s'intègrent, comme la cathédrale de Gaudi toujours en
construction au cour de Barcelone, dans un processus d'aliénation discontinu
mais aussi de libération discontinu, entre imposition et appropriation d'un Moi
social, familial, scolaire et professionnel. Ils n'ont cherché toujours qu'à
maintenir une permanence identitaire sans laquelle il n'est pas possible
d'échapper aux pathologies de la personnalité. Si l'on conserve l'exemple de la
Sagrada Familia, on constate que c'est bien son caractère inachevé qui constitue
l'expression la plus aboutie de la conception millénariste de l'ouvre
architecturale monumentale. L'architecte n'a pas cherché la résolution d'une
problématique architecturale complexe mais la mise en continuum consubstantiel
d'une réflexion et d'une action, d'un dessein et d'un dessin. L'individu
poursuit le même schéma pour construire son identité, les liens se tissent ici
entre les phénomènes affectifs, représentationnels et opératoires. La
comparaison s'arrête là car l'ouvre de Gaudi ne se construit pas, elle est
construite. Elle n'a pas besoin comme les six témoins de notre corpus de
construire son image de soi pour soi (issue des différents domaines
d'expériences), l'image de la représentation de soi par et pour les autres (une
coconstruction qui tient compte des normes de l'interaction sociale par le biais
des langages) tout en restant prisonnière de son image de soi idéale (entre
identification à un modèle ou discrimination à un antimodèle). L'antimodèle joue
le rôle inverse du modèle dans le processus d'identification où l'individu
s'approprie les choix, valeurs et attitudes d'une autre personnalité.
L'antimodèle constitue, selon l'hypothèse de J-M Barbier et O. Galatanu[1], un repoussoir
auquel l'individu s'oppose en construisant son image de soi idéale. Nos témoins
n'ont d'autre choix, que d'activer sans cesse des stratégies d'identification et
de discrimination, censées garantir la reconnaissance sociale de leur identité.
Chaque fois que leur image de soi pour soi entre en conflit avec leur image de
soi idéale sous l'arbitrage de l'image de la représentation de soi par et pour
autrui, elles font l'expérience du plaisir ou de la souffrance identitaires
décrits par C. Dejours[2]. Ces conflits
sont pratiquement inévitables mais ils ont des conséquences très différentes
selon que l'individu se trouve dans une période de stabilité ou d'instabilité
affectives et/ou cognitives, d'où l'importance de saisir la bonne temporalité
avant de s'engager dans la transformation de son soi. Saisir sa chance en
quelque sorte, sans toujours en avoir pleinement conscience, tient à la fois du
hasard mais aussi de la nécessité, une nécessité souvent dictée par les
émotions. Pour Dune, Marie-Charlotte, Joss, Perceval, Tanguy et Cézanne la
dynamique de transformation de soi coïncide avec ce que l'on a coutume d'appeler
la crise de la quarantaine ou du mitan de la vie. Le détour par la formation continue (l'accès
au savoir) masque l'intentionnalité véritable de nos témoins féminins de
poursuivre un processus de restauration de leur identité mise à mal par un
sérieux passage à vide, une involution sociale (le retour au rôle de mère au
foyer) aux multiples causes mais où les affects ont joué un rôle décisif. Nos
témoins masculins sont dans une autre tout autre volonté, il s'agit pour eux
d'affronter, à la mi-vie, ce « mal de père » décrit par le
psychanalyste américain Samuel Osherson[3]. Les fils perdus ont intériorisé l'image d'un
père incapable de manifester ses affects, un étranger tout puissant ou d'une
faiblesse sans fond. Les sentiments du fils se partagent entre la peur et le
mépris. C'est bien d'une crise de
l'émotion qu'il s'agit, les hommes sont ici en difficulté réelle, habitués, qu'ils sont à nier leurs
sentiments. Nous devons donc nous intéresser au rôle de l'émotion dans la
transformation créative de soi. Nous nous appuierons sur les hypothèses de I.
Getz et T. I. Lubart[4].
Le rôle de l'émotion dans la transformation de soi
Trois processus de transformation de soi
Les deux chercheurs divisent en trois types les dynamiques de transformation de soi. La première dynamique modifie la manière qu'à un individu de se considérer lui-même sans qu'il change pour autant ses valeurs, ses opinions et son comportement durable. Par exemple, quand Dune, qui s'identifie à son amie Marie, décide de la suivre dans le mariage comme elle l'a suivie dans l'animation, dans la grande randonnée et même dans le désert, elle ne parvient pas tout à fait à faire le deuil de son désir d'évasion (de fuite ?), elle remise avec difficulté son sac à dos dans un placard. On comprend qu'elle n'a emprunté les nouveaux codes de son amie (modèle idéalisé) que pour un temps. Perceval a, lui, adopté complètement les codes paternels, il s'est incarné dans le modèle de son père, un être intransigeant, tyrannique, coléreux, effrayant, un homme dur, homophobe et misogyne. Mais cet homme qu'il admire, tout en le haïssant, ne ressemble guère au petit garçon, attaché à sa maman, décrit dans l'histoire de vie de Perceval : « Je voulais cacher que j'étais sensible, c'est pour ça que j'étais bagarreur ». Perceval n'a eu de cesse de donner des gages à ce père tout-puissant, intégrant l'idée de violence comme faisant partie du profil masculin par excellence. La vie de Perceval ressemble à un torrent de haine, déversé sur les impies, les femmes, les homosexuels, les « balances ». L'aboutissement logique de cette soif de destruction est la destruction de soi-même. Le mâle occidental dans sa quête hallucinée de l'hypervirilité tend à son autodestruction. Perceval ne se sent vraiment bien que lorsque sa vie est en jeu : « La première fois qu'on m'a tiré dessus, mon taux d'adrénaline est monté d'un coup.J'étais bien, j'ai aimé ça, c'est un jeu d'échecs grandeur nature ». Pourtant, brutalement, à la quarantaine, il rate le concours d'entrée à l'école de guerre, une première entorse au code édicté par son père. Ce faisant, il ne remet pas en cause durablement les principes paternels, il contourne seulement un obstacle à la réalisation de son désir de mort. La dynamique autodestructrice de Perceval correspond parfaitement aux clichés d'une masculinité, liée au culte de la performance, dangereuse pour la santé. L'écart de l'espérance de vie entre les hommes et les femmes n'a cessé de s'accroître, jusqu'à atteindre aujourd'hui, dans tous les pays occidentaux, un différentiel de huit points environ. Au tout début des années soixante, un psychologue canadien, Sidney Jourard[5] émit l'hypothèse que l'homme meurt plus tôt que la femme car il ne satisfait pas certains besoins humains vitaux, des besoins psychologiques et affectifs que les femmes ont parfaitement intégrés car ils correspondent au stéréotypes liés à la « nature profonde » de leur condition: aimer et être aimé, communiquer émotions et sentiments, être actif et passif. Si l'on ajoute à cela les conduites à risques (voiture, alcool, sports extrêmes), on perçoit parfaitement la dynamique de mort virile. La deuxième dynamique conduit l'individu à modifier, de façon durable, ses valeurs, ses opinions et son comportement mais dans un sens attendu et même valorisé par la société. Prenons l'exemple de Marie-Charlotte, cette fois, elle « choisit » de s'enfermer dans son foyer pour devenir LA mère exemplaire, par opposition/discrimination à l'antimodèle de sa propre mère qui l'a abandonnée et s'est consacrée à la réussite de ses fils. Marie-Charlotte, en se conformant au modèle « naturel » de la mère au foyer, répond au cadre valorisé par la société patriarcale mais subit, en même temps, l'humiliation de ne pas travailler à l'extérieur. C'est que la société valorise aussi l'image de la femme active conciliant toutes les tâches, celles de la sphère domestique et de la sphère publique. Les « wonder women » ont bonne presse (surtout féminine), elles représentent la femme étalon si l'on ose dire. Ce paradoxe est cause de la souffrance identitaire de Marie-Charlotte, mais aussi des deux autres témoins féminins, comme nous le verrons plus loin en étudiant le champ social où s'exerce la domination masculine. Cézanne est allé plus loin, en s'identifiant non pas à un modèle vivant mais à un archétype de celui que les Scandinaves appellent l'homme-noud. Il suggère à la fois le noud de cravate, symbole de l'homme rangé traditionnel et le noud sentimental. Quand Cézanne choisit, « du jour au lendemain » de porter une cravate, il choisit implicitement de devenir un homme rangé, de fermer la porte à ses sentiments et à ses rêves pour embrasser une carrière. Cette obsession de la réussite professionnelle est largement valorisée dans la société patriarcale qui mesure la masculinité à l'aune du succès, du pouvoir et de l'admiration que l'on vous porte. Cézanne n'oublie pas que le pouvoir appartient aussi aux intellectuels, il se cultive en lisant de la littérature russe, réputée difficile. Lorsqu'il envisage de se marier, ce n'est pas parce qu'il est tombé amoureux mais parce qu'il faut prendre femme pour parfaire sa carrière. Nous sommes ici typiquement dans une dynamique de réalisation sociale programmée par un homme ambitieux qui dit être enfin sur des rails. Comme si le fait de laisser s'exprimer son goût pour l'art, la contestation politique était d'une certaine manière : « dérailler ». La troisième dynamique modifie également les valeurs primordiales, les opinions ainsi que le comportement durable de l'individu mais dans une direction qui va à l'encontre des valeurs de la société. Prenons ici l'exemple de Joss qui, après avoir décroché une licence de psychologie (diplôme universitaire), se retrouve dans un concours de faible niveau (aide soignante). Ces amis la regardent comme une bête curieuse mais elle s'obstine à voir dans cette tentative de retour à l'emploi une valorisation de son image de soi, malgré la déconsidération de son diplôme initial. Deux interprétations possibles : soit le caractère très frondeur de Joss la conduit à s'opposer à tout prix, soit le rôle de mère au foyer est à ce point dévalorisé pour elle que tout vaut mieux que cette défroque. Tanguy, en émettant le désir de quitter l'armée avant le couronnement de sa carrière, choisit, lui aussi, une voie réprouvée par la société, il met en jeu l'idéal de réussite qui doit guider tout homme dans la société patriarcale. Le choix de Tanguy est d'autant plus méprisé qu'il avait acquis un capital social indéniable en épousant la fille d'un général. On peut ici faire l'hypothèse que le fils de la dame de cantine et du chauffeur de bus n'a pas été complètement anéanti par le lieutenant-colonel, qu'il reste un sentiment diffus de décalage social, de déclassement, qui laisse la personnalité de Tanguy en souffrance. Nous sommes ici dans un cas de mobilité sociale classique, le choix professionnel étant considéré comme le principal vecteur de mobilité sociale des hommes[6] (c'est le mariage qui remplirait ce rôle pour les femmes). Le cas de Tanguy nécessite néanmoins une analyse plus fine car, bien qu'il rende hommage à plusieurs reprises, dans son histoire de vie, à l'ascenseur social, il n'en reste pas moins que son mariage est une bonne affaire en terme d'image sociale. Il dit que la modification de sa destinée doit beaucoup plus à sa réussite personnelle dans l'armée qu'à l'entregent de son beau-père mais il ne peut s'empêcher de préciser : « J'aurais pu suivre les conseils de mon beau-père, j'ai surtout suivi ma carrière ». Autrement dit, je me suis fait tout seul, j'ai du mérite. Ce désir de reconnaissance, cette volonté d'apparaître comme méritant, constitue l'un des traits particuliers des individus ayant transgressé leur destinée de classe. Tanguy s'est affranchi de sa destinée initiale mais ne s'est pas débarrassé de tous ses oripeaux, il s'inquiète ainsi de la possibilité de s'élever un jour à son niveau d'incompétence, son niveau de Peter. Cette confidence montre la fragilité de l'assurance affichée de Tanguy, le fils du chauffeur de bus et de la dame de cantine n'est jamais loin derrière l'officier supérieur.
Une idianthropologie de la mémoire
L'émotion agit comme moteur dans ces dynamiques de
transformation de soi, la mémoire fournit le carburant. Qu'elle soit réaction à
un changement (le permis de conduire pour Marie-Charlotte, le refus de réussir
l'école de guerre pour Perceval) ou à une mise au défi de l'individu (« maman, elle ne sait faire que le ménage », dit la
fille de Joss, l'envie de faire quelque chose tout seul, loin du beau-père
général pour Tanguy), qu'elle soit réponse à la surprise, au choc, à l'accident
(le mariage de la meilleure amie pour Dune, la naissance d'un enfant handicapé
pour Cézanne), l'émotion constitue la base de l'action. Avant de rentrer véritablement dans l'analyse
transversale de notre corpus autour des trois thèmes du temps (le mitan de la
vie), de l'espace (le champ social) et de l'énergie (l'accès au savoir), nous
allons montrer, par quels mécanismes psychologiques, le soi s'ouvre à la
nouveauté. I. Getz et T.I. Lubart propose un mécanisme spécifique : celui
de la résonance émotionnelle. Celle-ci se construit sur trois composantes
rattachées à des modèles mnémoniques : a) les endocepts[7] qui représentent
des émotions idiosyncrasiques acquises par expérience et attachées à des
concepts ou à des images dans la mémoire ; b) un mécanisme automatique de
résonance qui propage un profil émotionnel à travers la mémoire et active
d'autres endocepts ; c) un seuil de détection de résonance qui détermine si
un endocept activé par la résonance entre dans la mémoire de travail. Si nous
prenons exemple sur l'un de nos six témoins : nous dirons que les
expériences que Dune a de l'écrit sont associées à des images précises de ses
examens ratés (le BETEP par exemple où elle rend un brouillon) et à un endocept
d'anxiété lié à l'échec répété et inscrit dans la mémoire (l'écrit raté au CAP,
les petits carnets de route écrits comme on parle). Le mécanisme de résonance se
met en place dès qu'une image est activée par un stimulus externe ou par la
pensée, provoquant une véritable onde de choc qui touche d'autres images et
« réveillent » des endocepts voisins. Chez Dune, chaque relation à
l'écrit provoque la même anxiété (elle a fait corriger son mémoire par son frère
malgré sa honte). Cette notion de résonance est extrêmement puissante mais elle
peut passer « inaperçue » par l'individu selon son degré de réception
ou de « surdité » face aux endocepts. On parle ici de seuil de
détection de la résonance par l'individu. Dune a bien « perçu » la
vague émotionnelle qui la traverse quand elle évoque ses rapports à l'écrit. La
théorie de Poincaré[8], selon laquelle
la sensibilité émotionnelle agit en tant que filtre en laissant uniquement des
idées esthétiquement agréables pénétrer la conscience, est vérifiée par la prise
de conscience de Dune, liée à son retour à l'école du savoir (« j'accède à la théorie », confie-t-elle), jusque là
Dune s'était justifiée de son rapport difficile à l'écrit par sa vie d'errance,
sac au dos, son métier d'animatrice, tout un mode de fonctionnement plutôt basé
sur l'oral (les relations directes, l'amitié, la poignée de mains),
l'immédiateté par opposition à la permanence de l'écrit. Dune a le sentiment
d'avoir écrit sa vie en la vivant mais qu'elle n'est pas capable de la
retranscrire. Pour interpréter les endocepts, nous avons mis au point une
technique de modélisation que nous disons idianthropologique. Nous définissons l'idianthropie comme la matrice des souvenirs convoqués
par l'être-sujet, le préfixe « idio », du
grec idios (propre, spécial) qualifie l'élément unique, le singulier, la
personne. Nous avons introduit, dans les tableaux d'interprétation idianthropologique, la notion de fonctionnalité qui
correspond à la volonté de chacun de s'intégrer au corps social par le biais de
l'activité. La fonctionnalité s'oppose ici à l'organique, état inhérent à la
structure profonde de quelqu'un. La fonctionnalité est une activité, un travail,
un mouvement, un événement corporel. Les périodes d'historicité idiorrythmique, de géodynamique idiosphérique et d'énergie idiosyncrasique sont divisées en trois
segments que nous appelons pré-fonctionnel, fonctionnel et péri-fonctionnel. Le
pré-fonctionnel englobe la socialisation primaire, le fonctionnel, les
socialisations secondaires axées sur « l'intériorisation des
sous-mondes institutionnels», le péri-fonctionnel décrit les interactions
de l'intelligence et du quotidien. Notre définition de l'historicité idiorrythmique doit tout à la recherche
pluridisciplinaire de Roland Barthes sur les rapports de l'individu et du
pouvoir. Son cours au collège de France,
intitulé Comment vivre ensemble[9] posait une
question fondamentale pour la compréhension des arcanes de la création du lien
social : « A quelle distance dois-je me tenir
des autres pour construire avec eux une sociabilité sans
aliénation ? » La « bonne » distance passe, pour
Barthes, par la préservation de son rythme propre, de son idiorrythme. Ce rythme
fluide, mouvant comme un tissu léger, excessivement souple, aurait la
particularité de s'opposer au rythme imposé par le pouvoir, un rythme dur,
métronomique, industriel, patriarcal dont le plus puissant exemple serait la
pointeuse. L'idiorrythmie s'opposerait à l'hétérorythmie, qui, tout en mimant
les effets de liberté individuelle, renforcerait le mouvement général.
L'hétérorythmie, subtilité du pouvoir,
conditionnerait les êtres-sujets à intégrer un monde d'aliénation temporelle
comme s'il en étaient les initiateurs. Barthes donne un exemple simple :
« De ma fenêtre, je vois une mère tenant son gosse par la
main et poussant la poussette vide devant elle. Elle allait imperturbablement à
son pas, le gosse était tiré, cahoté, contraint à courir tout le temps, comme un
animal ou une victime sadienne qu'on fouette. Elle va à son rythme, sans savoir
que le rythme du gosse est autre. Et pourtant c'est sa mère ! » La
domination, l'autorité, la violence, la contrainte, se nichent décidément
n'importe où, même dans la foulée d'une maman qui, pressée, presse, force et
fait pression. Est chef en effet qui est maître du pas, qui met au pas, mais va
son train, à sa cadence. A l'inverse, est-il possible d'« aller de
concert », de « consonner », de respirer ensemble ou
« conspirer », de convivre, de telle sorte que la
« communauté » ait sa musique mais respecte le rythme de chacun ?
L'idiorrythmie reste, pour Barthes, le seul moyen d'échapper aux grands
phalanstères sociaux dont l'armée, les couvents, hôpitaux, asiles, prisons et
grandes usines constituent les gros bataillons. L'idiorrythmie a pu être
résumée, à tort, à une philosophie de la
solitude. Barthes cherchait au contraire un mode de vie médian qui intégrerait
la nécessité des assemblages constitués sans grever la possibilité d'une liberté
individuelle. Barthes présentait ce projet de vie comme un fantasme de
perfection du lien social. A l'idiorrythmie barthienne, nous avons associé le
terme d'historicité, promoteur de la notion de contre-narration (nous y
reviendrons dans la définition de l'énergie idiosyncrasique). Il nous a paru
important de transférer le riche concept barthien à la définition d'un espace
typique dans lequel se reconnaissent les êtres-sujets, une contrée[10], une
idiosphère, édifiée sur la
déconstruction mentale de chaque individu et s'opposant/s'intégrant au champ
socio-économique. Cette géographie politique appropriée, nous l'avons appelée la
géodynamique idiosphèrique, la géodynamique
impliquant une notion d'interactions entre les individus et leurs espaces. La
mise au pas (cadencé) d'acception barthienne correspond, à notre sens, à une
mise en abyme des espaces personnels dans la production générale de territoires.
Le géographe Roger Brunet[11] met en garde
contre une vision par trop parcellaire du concept de territoire que l'on
utilise, d'après lui, trop souvent dans « un sens
quasi biologique en évoquant tantôt des racines, tantôt le sens animal du
territoire d'appropriation, tantôt le terroir comme don intact et intangible
d'une nature éternelle », mais trop rarement comme production humaine,
soumise à des codes sociopolitiques. Il nous a semblé que l'appréhension de
savoirs d'expérience nécessitait également la mise en ouvre d'un concept neuf,
ce sera l'énergie idiosyncrasique, construite sur le
modèle de l'idiorrythmie et de l'idiosphérie, avec pour mission de soutenir la
valorisation des savoirs vernaculaires, indigènes et endogènes par opposition
aux savoirs enseignés, exogènes, surpuissants et inhibiteurs. L'énergie
idiosyncrasique constitue une approche originale de l'histoire de vie en
formation comme activité politique. Chaque segment est lui-même soumis à une
division affective des événements mémorisés par l'être-sujet. Le narrateur
évoque son Temps chronologique, à travers des dates qui comptent, des jalons,
des dates charnières, son Espace social, à travers les territoires qui comptent,
lieux d'habitat, de travail, de relations, et ses séquences de Formation, à
travers les savoirs qui comptent, ceux que l'être-sujet reçoit et ceux qu'il
saisit, au sens de l'autoformation. Les
Contretemps et Entre temps, les Contre espace et Entre espace, les Contre
énergie et Entre énergie sont constitués par des moments, intervalles et
séquences de contrainte et de liberté (ils sont évalués également dans les
tableaux des expressions et de la position de l'être-au-monde). Une étude
approfondie des tableaux idianthropiques permet de constater l'étendue et la
prépondérance de la socialisation primaire sur la socialisation secondaire. Pour
Berger et Luckmann[12], les
« sous-mondes » intériorisés
au cours de la socialisation secondaire sont généralement des réalités
partielles en contraste au « monde de base », le monde intériorisé de
l'enfance. Des réalités qui ont peu de chances de mettre la socialisation
primaire en échec surtout si l'univers symbolique des réalités construites dans
la socialisation secondaire n'est que faiblement doté en capital symbolique par
la totalité sociale. Le moi déjà formé de l'être-sujet a tendance à résister à
l'intériorisation de mondes de substitution voire de compensation. En étudiant
les tableaux idianthropiques, on constatera que le segment fonctionnel n'est
jamais prépondérant dans l'histoire de vie des femmes, par contre, il l'est
souvent celle des hommes. Les femmes, maltraitées par l'institution scolaire et
le monde du travail, se définissent plus que les hommes, par les savoirs
ordinaires, vernaculaires, ceux que nous disons péri-fonctionnels[13], des savoirs
acquis dans l'expérience mais jamais évalués si ce n'est par les grilles
affectives et intrinsèques de chaque individu. Quant aux hommes, malgré leurs
références nombreuses au segment fonctionnel qui représente ni plus ni moins que
leur incorporation dans l'armée, ils restent très discrets sur leur
identification à ce « monde secondaire » créé sur les bases du
« monde inévitable » de la socialisation primaire, mais souvent en
contradiction avec celui-ci. Là encore, nous croyons vérifiée l'hypothèse de
Berger et Luckmann qui souligne le caractère émotionnellement contrôlable et
rationnel de la socialisation secondaire dans le sens où l'être-sujet sait que
les mondes intériorisés sont « évitables », qu'ils peuvent à tout
instant cesser d'être présents, qu'ils peuvent disparaître sans laisser de
traces, sans menacer l'équilibre identitaire de la personne. La preuve de cette
fragilité des mondes secondaires est le désir de chaque officier de changer le
cours des choses (quitter l'armée pour Tanguy, refuser une fin de carrière
brillante mais assise à l'Etat-Major pour Perceval) sans se soucier de mettre à mal une réalité
intériorisée. Les mondes de la socialisation secondaire sont fragiles et c'est
bien leur force, ils s'adaptent à la réalité de base, ils sont malléables,
fluides, « gérables ». Seul le monde de la socialisation primaire
bénéficie d'une aura de réalité définitive, intériorisée dans l'enfance. Les
modélisations idanthropiques permettent de libérer les échos multiples que les
six témoins ont projetés devant eux, déterminant une trajectoire a priori. Nous rejoignons ici la
figure de l'individu « pro-jeté », tel que
décrit par Christine Delory-Momberger[14], un individu
qui passe « la plus grande partie de son présent à
envisager l'avenir, à anticiper ce qu'il va faire dans une heure, dans la
journée qui vient, dans l'année qui commence, quand nous serons grands, quand
nous serons vieux ».Nos six témoins n'ont eu de cesse de définir cet horizon des possibles, de planifier, imaginer,
espérer leur à-venir. Parvenus au mitan de la vie,
ils constatent que ces projets consécutifs s'apparentent plus à de la navigation
à vue qu'à un projet d'existence cohérent, ils culpabilisent car la société de
la postmodernité leur enjoint, précisément, de « gérer » leur
existence pour la rendre performante et rentable. Il ne s'agit plus d'être
simplement employable sur le marché, d'ailleurs saturé, de la valeur travail
mais d'être soi-même son meilleur investissement et son meilleur investisseur.
Pour Vincent de Gaulejac[15], la personne
devient une entreprise en soi, obsédée par « le
temps mort », « le
désoeuvrement », tendue dans le seul objectif de rendre productif
chaque moment : « Dès ses plus jeunes années,
l'enfant est préparé à rendre son temps rentable : cours de musique,
activités sportives, cours particuliers, détentes formatives et distractions
instructives. Le mercredi n'est plus un jour de vacances, il devient un jour
plein. Les parents investissent leurs enfants comme un capital qu'il convient
de valoriser, appliquant la logique
d'une gestion des ressources humaines à leur éducation ». La famille
n'est plus un lieu de transmission socioculturelle mais de conditionnement
économique, « elle est perçue comme une petite
entreprise qui doit se révéler performante dans ce qui constitue son principal
objectif : fabriquer des individus employables ». Les enfants
subissent un entraînement de haut niveau pour entrer dans la course, les plus
fragiles sont éliminés sans pitié (Perceval délaisse sa fille aînée qu'il juge
peu combative). Les adultes, construits sur des modèles obsolètes, n'ont plus
qu'à s'adapter ou disparaître, l'espace des relations privées n'est même plus un
refuge affectif, tant elle est désormais soumise aux «canons de la rationalité économique contemporaine
(pragmatisme, utilitarisme, compétition, rentabilité, efficacité, désir de gain
et de puissance) ». Il s'agit d'être performant dans tous les
registres, du professionnel à l'intime.
L'esprit et le corps doivent se maintenir à niveau : la culture pour gérer
les connaissances, les activités sportives pour gérer le capital santé, les
émotions et la sexualité pour gérer l'angoisse. Chaque famille se doit, selon
Vincent de Gaulejac, de former une équipe qui gagne. L'interprétation des
histoires de vie de nos six témoins
montre la difficulté de l'entreprise. L'échec provoque une blessure narcissique
incurable comme nous allons le voir tout au long de notre travail.
Le Temps : La crise du mitan de la vie
L'adulte a-t-il encore le temps ?
Le corps des femmes entre invisibilité et hypervisibilité
Nous
venons de consacrer l'introduction de notre analyse à la quête de l'identité que
mènent les individus tout au long de leur cycle de vie. Une quête qui est
devenue incertaine et chaotique dans les nouveaux temps sociaux imposés par les
sociétés postindustrielles. Mouvement féministe, révolution manquée, jeunesse
sacrifiée, papyboom en perspective, la société du début du troisième millénaire
fait le bilan des dernières décennies. La société postmoderne a, elle aussi,
atteint cet âge phare, ce mitan, cette mi-temps que l'adulte, à la quarantaine
(en quarantaine ?) se sent obligé de siffler pour souffler un peu, remettre
les pendules à l'heure, faire le point sur sa stratégie de vie comme entre les
deux temps d'un match, quand il faut resserrer les boulons parce que la partie
n'est pas gagnée ou qu'elle est quasiment perdue. N'est-il pas mythique, cet âge
des questionnements, crises, infidélités conjugales, de la peur du vide, du
vieillissement, de la mort ? Concerne-t-il, les femmes comme les hommes ou
différemment ? Peut-on croire à cette unique crise, alors que les adultes
sont confrontés à la brutale accélération d'une temporalité de plus en plus
aléatoire, ligotée au contrôle marchand ? Alors que la moindre expérience
devient une épreuve, faire le bilan (de compétences ?) s'apparente à faire
le procès, or il n'y a pas de bilan sans évaluation, pas de procès sans
sanction. Celui de mai 68 est en cours. Ses juges sont parfois ceux-là même qui
firent ce fougueux printemps ou s'en inspirèrent. L' « impossible héritage » de mai 68, selon
l'expression de J-P. Le Goff permet à tous les néo-réactionnaires de s'engager
dans la brèche. Cet impossible héritage consisterait à l'apparition d'une figure
postmoderne de l'individu, un individu tout préoccupé de son autonomie, de son
indépendance et peu enclin à sacrifier un zeste de sa liberté, chèrement
conquise contre l'institution, pour faire corps avec le collectif, ce vivre
ensemble qui est aussi l'acceptation des valeurs communes parfois difficilement
compatibles avec la satisfaction immédiate du désir individuel. L'individu
postmoderne ne voit dans son mal-être que la conséquence d'un
assujettissement à la domination d'une
société oppressive. C'est sur ce sentiment de toute puissance de l'individu
(accompagné d'un vague sentiment de désespoir et d'incomplétude) et de déni de
toute construction collective (accompagné de culpabilité) que se développent les
arguments des néo-conservateurs. L'un des hérauts de cette nouvelle réaction,
Maurice Dantec[16], prône
l'avènement d'une « pensée
aristo-génique », seule capable, d'après lui, de « protéger la démocratie de ses terribles
tropismes ». Il dénonce « la vieille
brocante » héritée de la Révolution et les « douces épithètes pontifiées par l'antiracisme
institutionnel : Tolérance. Egalité. Fraternité. Droits des peuples. Droits
de l'homme.» Il ne s'agit rien de moins que de dénier, aux masses, l'accès
aux droits fondamentaux. Dans ce climat revanchard, les femmes semblent une
cible de choix pour les nouveaux réactionnaires, M. Houellebecq[17] les vise, sans
pudeur : « Insupportables à l'heure du
petit-déjeuner, les pétasses mystiques redevenaient, à celle de l'apéritif, des
femmes engagées dans une compétition sans espoir avec d'autres femmes plus
jeunes» ou « la véritable lutte raciale. n'est
ni économique, ni culturelle, c'est la compétition pour le vagin des jeunes
femmes.» Cette veine semble profiter d'un climat de retour à l'autorité et à
l'ordre moral pour s'amplifier et (re)trouver une légitimité comme le montre
cette envolée de pur virilisme de M. Dantec : « J'apprends que la Suède s'est dotée d'un gouvernement
écolo-féministe qui a promulgué son corps de lois instaurant l'égalité
obligatoire des sexes. Voici ce que la société gynocratique nous prépare :
regardez les Suédois d'aujourd'hui et comparez-les avec ceux qui conquirent les
grands espaces hyperboréens... »[18] Ces vieux
refrains misogynes montrent clairement que les attaques contre l'égalité des
droits, contre la massification de la culture et de l'école, pour un retour à
l'autorité (du père, du fils et du Saint-Esprit) et au pouvoir de l'élite
aristocratique, s'assortissent souvent d'un véritable retour de bâton pour les
femmes, éternelles suppliciées des querelles de chefs de guerre, fussent-ils de
tous petits chefs d'une guerre subjectivée. Cette virulence des intellectuels
français émerge alors que les femmes ont conquis, de haute lutte, accès au
savoir et droit au travail. Aujourd'hui, comme le constate M. Maruani[19], le modèle
féminin dominant n'est plus celui du choix (travailler ou faire des enfants) ni
celui de l'alternance (travailler/s'arrêter/retravailler) mais celui du cumul
(travailler et en même temps faire des enfants). Cet activisme a un coût. Non
seulement, il empêche les femmes de s'engager dans les organisations politiques
(laissant ainsi la sphère du pouvoir aux hommes) mais il conforte le discours
sur une temporalité choisie en fonction des circonstances, des opportunités.
Ainsi les femmes auraient-elles, naturellement, la capacité à gérer leur temps
en fonction de leur rythme propre, que l'on imagine biologique (lié au foyer,
aux maternités). Les femmes auraient donc atteint une maturité sociale qui les
rendrait capables de s'adapter en toute circonstance. N'est-ce pas plutôt leur
formidable propension à la soumission, issue de siècles de représentations
sociales et de stéréotypes phallocratiques, qui les conduit à filer elles-mêmes
les liens de leur propre asservissement que l'autoformation parachèverait?
Les femmes, chantres de la temporalité post-industrielle ? Il fallait y
penser ! J-P. Boutinet[20] ne dit rien de
moins même s'il ne consacre que quelques lignes à la « variable »
sexe. Il décrit la montée dans « notre nouvelle
culture de la prééminence de la figure féminine qui devient la régulatrice
discrète de nos organisations sociotemporelles ». Il convient peut-être
de s'arrêter sur cette « discrétion » si féminine. P. Bourdieu[21], bien que
tardivement (la Domination masculine n'est paru qu'en 1998), avance une
hypothèse : « la domination masculine
constitue les femmes en objets symboliques. qui n'existent que par et pour le
regard des autres... On attend donc d'elles qu'elles soient féminines
c'est-à-dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes,
retenues, effacées ». Autrement dit, on retrouve chez Boutinet cette
antienne selon laquelle derrière chaque grand homme règne une femme de l'ombre,
Bourdieu y voit, plutôt une confirmation d'un système d'auto-conditionnement
spécifique, composé des habitudes issues de l'éducation et de l'expérience,
consécutives de la socialisation primaire et des socialisations secondaires,
qu'il décrit sous le substantif d'habitus. Le mitan
de la vie intervient aujourd'hui sur un terrain miné par la remise en question
de la valeur travail. Alors que les actifs sont de moins en moins nombreux, de
plus en plus interchangeables, ils continuent à se battre pour être les
meilleurs dans un environnement hostile où le travail n'est plus qu'une
occupation parmi d'autres. L'évolution des temps moyens d'une journée moyenne
entre 1986 et 1989 (statistiques INSEE Première, n°675, octobre) montre que le
temps de travail et de formation ne représente plus que 3h23 de la durée d'une
journée type, même si la prise en compte des samedis et des dimanches trouble
les résultats, il n'en reste pas moins comme le fait remarquer G. Pineau[22] que les temps
de travail, comprenant trajet et formation continue, se retrouvent bons
derniers, perdant encore un quart d'heure depuis 1986. Ce temps, perdu pour le
travail, est gagné pour les loisirs, principalement pour la télévision et les
temps de sociabilité dont il est bien difficile de discerner les potentialités
malgré l'optimisme de G. Pineau qui y voit « l'émergence d'une co-formation, d'une formation mutuelle de
soi, de nouvelles communautés et de nouvelles solidarités ». Il n'en
reste pas moins que l'individu a du temps à tuer. Les effets de la montée du
temps libre sont encore à analyser, négatifs quand l'individu est victime de son
environnement (tel est le cas de Marie-Charlotte qui s'enferme chez elle),
positifs quand l'individu se rend maître de sa pratique sociale (Cézanne qui a
repris la peinture). Quel peut être le
rôle de l'éducation des adultes dans la prise en compte de cet espace/temps,
vide de travail, mais plein d'expériences individuelles et collectives? La
question de l'accès au savoir est d'autant plus prégnante que la massification
de l'enseignement et même la grande réussite des filles, nées à la fin des
années cinquante (aujourd'hui l'espérance de scolarisation des filles est de
19,2 années contre 18,8 pour les garçons) n'ont pas changé grand-chose aux
inégalités repérées par P. Bourdieu et J-C. Passeron[23] en 1964,
celles-ci semblent s'être indurées. Aujourd'hui, ces inégalités entre classes
sociales, concernent surtout l'entrée dans le monde du travail. Même si
l'héritage culturel continue à s'imposer comme facteur de discrimination
sociale, et si « l'école délivre ses labels de
qualité et la valeur du patrimoine familial est de plus en plus définie par le
montant du capital scolaire détenu par l'ensemble des membres »
(Mauger)[24], la véritable
différence en matière de réussite sociale concerne la capacité à bien
« vendre » ses compétences et ses savoirs. Contrairement au discours
ambiant, le travail reste un indicateur majeur de l'intégration sociale : à
diplômes équivalents, les enfants d'ouvriers ont bien plus de mal que les fils
de cadres à trouver un premier emploi et les filles d'ouvriers doivent se
surdiplômer pour obtenir le même résultat[25]. Les élites
continuent à s'auto-reproduire dans un processus d'assimilation quasi magique
par l'effet cumulatif de l'apprentissage et l'usage de la langue dans la sphère
domestique et la validation, par l'école, des compétences acquises dans le
cercle familial (Mauger). Dans cette perspective, le temps de l'éducation
apparaît plus que jamais protecteur des identités particulières et des valeurs
transmises, pas seulement celles des héritiers, alors que la formation continue
les dilue dans une logique d'adaptation qui ne peut nuire qu'aux plus faibles,
ceux pour qui le TGV (travail à grande vitesse) va trop vite. A. Boutin, délégué
régional à la formation professionnelle, le confiait déjà en 1979, « l'Education se défait dans une vaine tentative pour
se ravaler au rang de la formation professionnelle, servante des courts et
moyens termes »[26]. En effet, la
vocation de plus en plus managériale de la formation continue, nous fait
envisager ce temps d'éducation des adultes comme rampe d'accès à une
autoformation formalisée et aliénante. La formation continue semble entraîner
l'individu dans un autre piège, celui de l'auto-conditionnement. En effet,
certains indicateurs montrent clairement les conséquences d'une telle mise en
tension des individus : les livres de psychologie, requalifiés en outils de
développement personnel, ne se sont jamais aussi bien vendus (62% d'augmentation
du chiffre d'affaires en 2002). La crise du mitan de la vie, bien que noyée dans
une multitude de remises en question à l'âge adulte[27], constitue un
temps critique idéal (au sens matriciel et révolutionnaire du terme) mais nécessite la médiation d'un révélateur.
L'histoire de vie, peuplée d'images signifiantes reliées à des endocepts, peut
jouer ce rôle essentiel, à condition de bénéficier d'un échologue, soit une personne ressource qui laisse
passer les flux affectifs sans susciter de douleur identitaire, véritable
révélateur critique du processus de résonance. Le retour réflexif sur sa vie
permet à l'être-sujet de faire le point à la mi-temps, ce que Vygotski appelle
« conscience après ». Nous nommons «
mi-temps » ce moment de remise en
cause entre deux temps réglementaires (dans la vie, on ne connaît pas la
longueur du deuxième temps ce qui augmente le sentiment d'insécurité et
d'incertitude) où les entraîneurs font le point avec les joueurs afin de
préparer au mieux la rentrée sur le terrain. Les formateurs endosseraient, dans
ce modèle, le rôle des entraîneurs des temps postmodernes, s'imposant en
préparateurs spécialisés d'individus adultes, transformés en sportifs sous
pression, dopés par les médias et contraints à s'adapter sans cesse à la
dérégulation galopante du marché. Dans cette partie serrée, les acteurs/joueurs
connaissent les affres de la compétition, même lorsqu'ils s'épaulent (le tutorat
entre pairs pendant la formation) ce n'est que pour un temps, le temps des
présélections, ensuite, ils s'affrontent en faisant taire leurs émotions (le
contrôle compétitif dans une société du risque). Certains acteurs/joueurs savent
qu'ils n'ont aucune chance de gagner, ils hésitent même à s'engager dans la
compétition malgré la culpabilité qui les tenaille. Chaque décision pèse lourd,
une erreur de parcours se paie très cher par une véritable descente aux enfers
identitaire. Comme l'explique J-P.
Boutinet, l'adulte est sans cesse face à la tyrannie de ses décisions même
si celles-ci n'ont pas la portée espérée: « Les
responsabilités multiples assignées aux acteurs mettent ces derniers en
continuelle position d'avoir à justifier d'une liberté décisionnelle même si
elle apparaît trop souvent fictive.[28] » Les
parcours singuliers de Dune, Marie-Charlotte et de Joss se recoupent et se
fondent à l'APP, comme si ce choix de formation constituait une étape
fondamentale dans la refondation de leur existence. Pourtant lorsqu'elles
évoquent le concours d'aide soignante qu'elles préparent ensemble, elles le
décrivent comme une première étape dans un processus qu'elles devinent sans fin,
un processus de rattrapage. Mais le temps a filé, elles sont conscientes qu'il
s'agit d'un choix par défaut, un choix qui intervient à un moment précis de leur
vie. Leurs enfants sont autonomes ou en passe de le devenir, la maison devient
une coquille vide où elles tournent en rond. Elles examinent alors leurs chances
de revenir à la vie active, estiment leur potentiel (scolaire, familial,
professionnel, personnel), font un premier bilan. Pour toutes les trois, le
parcours a été semé d'embûches. Pour Marie-Charlotte et Joss, les problèmes sont
d'abord familiaux et sentimentaux, pour Dune, l'échec scolaire a constitué le
point de départ d'une errance à la fois jouissive et irréelle. Pour toutes les
trois, la crise du mitan de la vie se profile, elle constitue, selon les
individus, soit une lourde menace soit un moment de remédiation, dans une
société dominée par le culte de la responsabilité où le hasard n'a plus de
place. Pour les femmes, le mitan de la vie est une vraie frontière, entre le
« démon de midi » et la peur du lendemain. C'est que la société de
consommation a depuis longtemps
stigmatisé deux « âges » féminins : la jeunesse et la vieillesse.
Le premier correspond au temps de l'hypervisibilité
du corps, soit à l'apparence que l'on donne de soi à travers les représentations
de la mode et de la beauté (malheur à celles qui ne correspondent pas aux
critères), le second reste le temps de l'hypervisibilité du corps décadent, ravagé mais conjugué
cette fois avec l'invisibilité de l'être total[29]. Les vieilles
femmes sont démodées, elles ne servent plus qu'à garder les vieilles personnes
et les très jeunes enfants. Nourrices, gardes-malades ou accompagnatrices, le
rôle dévolu aux femmes sur le déclin ne changent pas beaucoup des
représentations sociales traditionnelles[30]. Dune, Joss et
Marie-Charlotte savent qu'il est temps de s'engager dans la compétition malgré
les handicaps car elles seront bientôt atteintes par la limite d'âge. Mais la
notion même de compétition, sans leur être étrangère, ne les attire guère. Elle
appartient au lexique masculin et à la société capitaliste et patriarcale. Même
si, comme P. Bourdieu, nous admettons que les limites de l'âge procèdent d'un
découpage mythico-rituel[31] dont la crise
du mitan de la vie reste l'un des fleurons fantasmatiques, il n'en reste pas
moins que ce sentiment étrange décrit par les adultes à la quarantaine (en fait
entre trente-cinq et cinquante ans) constitue un sacré défi au chronos, au temps social de l'horloge, au pas cadencé
des rythmes imposés, en ce sens que ce mitan imaginaire et personnel, cet
idiorrythme de rupture, ce kairos ressemble à un
temps volé, transitoire mais porteur de bouleversements, un temps
révolutionnaire, piton émergent d'une nouvelle historicité. Dune, Joss et
Marie-Charlotte semblent avoir pris la mesure de ce qui a été accompli et de ce
qui peut encore être réalisé. Elles évoquent leurs choix passés comme autant de
moments imposés par les circonstances, le hasard, une certaine fatalité. Par
contre, elles décrivent avec une certaine confiance leur futur projeté comme si la crise du mitan, caractérisée par
le désir de sortir du foyer et de s'inscrire en formation, constituait
l'occasion d'un nouveau départ. Il se peut que cette volonté d'accéder au savoir
soit une façon de s'opposer aux rythmes subis jusqu'alors, des rythmes imposés
par la famille d'origine, l'école, le mariage, les maternités. Ces trois femmes
manifestent leur refus d'un passé humiliant, une certaine méfiance envers leur
présent encore entaché de leurs hésitations et de leur culpabilité. Elles sont
dans une dénégation du présent qui pourrait les conduire vers diverses évasions,
à cet égard, nous remarquerons que les témoins féminins comme masculins ont
soigneusement évité de parler de leur sexualité. Les aventures sexuelles sont
pourtant très nombreuses au mitan de la vie. L'histoire de vie leur permet sans doute de faire le deuil d'un
passé humiliant, formaliser les accidents de parcours, verbaliser leurs projets,
sans culpabilité, avec même une certaine fierté. La crise du mitan semble
constituer un temps intermédiaire, une médiation inattendue entre temporalité
sociale et temporalité individuelle, une échappatoire à la schizo-chronie décrite par G. Pineau[32] comme
« la coupure de la production d'un méso-temps
personnel, celui que la personne doit prendre, se donner pour exister comme
milieu spécifique entre le biologique, le social et le cosmique ».
Dune, Joss et Marie-Charlotte décrivent leur période de formation actuelle comme
un temps d'accès à la maturité, un temps d'appropriation de leur personnalité
singulière : (Marie-Charlotte : « je ne
mentirai plus », Dune : « je vais
changer mon rapport à l'écrit », Joss : « je veux m'en sortir seule, ne rien devoir à mes
parents »).
Le corps des hommes, entre immobilité et hypermobilité
Les
trois témoins masculins accèdent au corps des officiers au plus fort de la crise
économique des années 80, l'armée est en pleine restructuration, elle se
fonctionnarise et se féminise. Cézanne, qui est monté des rangs, doit se frotter
à ces jeunes gens issus de milieux défavorisés qui considèrent l'armée comme
leur dernière chance. L'armée a beaucoup changé depuis mai 68, elle s'est
trouvée confrontée dans les années 70 au mouvement des comités de soldats.
L'association Informations pour les Droits du Soldat (IDS) est fondée en 1974 à
Paris par des membres de l'Alliance Marxiste Révolutionnaire (AMR), du Mouvement
des Jeunes Socialistes (MJS) et du Parti Socialiste Unifié (PSU) afin de
défendre les droits démocratiques des soldats, (appelés et engagés) et de
construire une organisation syndicale dans l'armée. Le mouvement des soldats est
né en France au début des années 70 après le grand mouvement de refus des lycées
de la réforme des sursis (1973) et au cours de la campagne des élections
présidentielles de 1974, où six mille soldats ont signé une pétition : l'Appel des 100. Cette pétition demandait l'amélioration
des conditions de vie dans les casernes et l'introduction des libertés
d'association et d'expression au sein des casernes. Dans les années qui
suivirent, des centaines de comités de soldats clandestins se sont constitués
dans la plupart des unités de l'armée française stationnées en France et en
Allemagne. Le mouvement des soldats s'est développé jusqu'au début des années
80. Débarrassée des comités de soldat et
de la menace d'une syndicalisation des conscrits, l'armée va, néanmoins, entamer
un processus de réflexion sur l'autorité, le pouvoir, la sanction. Bref, les
sciences humaines ont droit de défiler dans les rangs, la grande Muette commence
à faire parler d'elle. Le 31
décembre 2002, la conscription disparaît, il n'y a plus d'appelés dans l'armée
française. C'est la fin de la relation issue de la Révolution française entre
l'armée et la patrie. Cette rupture se fait sans fracas. De la droite à la
gauche, les critiques sont timides, la satisfaction discrète. Si le conscrit
disparaît en 2002, dès 1974 la conscription avait subi des assauts décisifs.
Après les retrouvailles temporaires de la Nation et de sa jeunesse à la suite de
la Deuxième Guerre mondiale, le fossé va rapidement se creuser avec les guerres
coloniales d'Indochine et, surtout, d'Algérie. C'est à ce moment que la rupture
va se développer entre le contingent et la hiérarchie militaire, avec la mise en
cause de la légitimité de la participation d'appelés aux besognes de maintien de
l'ordre dans l'Hexagone et de torture ailleurs. Avec Mai 68, tout
s'accélère : crise de société, révolte de la jeunesse contre l'école,
l'usine, l'embrigadement. Les luttes sociales mettent en évidence le rôle que
joue l'armée dans la société : intervention contre les grèves des
transports, des éboueurs, des aiguilleurs du ciel. A partir des années 80, le
paradigme change, les militaires sont de plus en plus souvent appelés pour de
missions de maintien de la paix, ou même écologiques (ce sont eux qui nettoient
les plages après les marées noires). L'armée n'est plus cette entité répressive
et guerrière, censée défendre les nantis et les frontières mais plutôt une sorte
de supplétif d'ONG. Parallèlement, l'image des militaires se déplace de
l'attaquant vers le défenseur, du combattant vers le médiateur. Nos trois
témoins qui ont rêvé d'une armée d'action, dans laquelle le risque et
l'accélération des conduites limitent le temps de la réflexion (Tanguy :
«Moi, je préfère l'action. j'aime le
risque . On y entre (dans l'armée) pour faire la guerre.»,
Perceval : « Pour moi, l'action prime
l'ambition »), vont se
trouver enrôlés dans une structure fonctionnaliste soumise à une autorité
administrative dévorante. L'image « romantique » d'hommes en armes
prenant d'assaut des forteresses, s'affrontant dans des combats au corps à corps
et faisant don de leur vie à la Nation est remplacée peu à peu par celle du
gestionnaire de conflit qui doit tout faire à moindre coût selon la loi du
profit en cours dans les sociétés du capitalisme avancé. La guerre
« propre » à zéro morts devient l'idéal à atteindre, il serait juste
de dire la guerre à zéro morts militaires car les morts civiles sont, elles,
beaucoup plus admises. Ce glissement axiologique s'apparente au paradigme du
terrorisme où le kamikaze vise les morts civiles en priorité. La vision
fantasmée d'un corps tendu vers l'action, l'honneur et l'héroïsme ne tient plus.
Le corps des militaires, musclé, taillé pour le combat, se retrouve, lui aussi, en porte-à-faux avec
les nouvelles valeurs en cours. Or, dit Merleau-Ponty[33], « le corps est éminemment un espace expressif ».
Mais il n'est pas un espace expressif parmi d'autres ; il est l'origine de
tous les autres, ce qui projette au dehors les significations en leur donnant un
lieu, ce qui fait qu'elles se mettent à exister comme des choses, sous nos
mains, sous nos yeux. Notre corps est, en ce sens, ce qui dessine et fait vivre
un monde, « notre moyen général d'avoir un
monde ». Si l'être-sujet, calqué sur son imaginaire, se retrouve dans
un monde dont il ne reconnaît ni les instruments, ni les modes d'emplois, on
peut dire que l'être-sujet a perdu son monde et qu'il erre sans but dans un
espace-temps sans mémoire. Il ne reste plus à l'être-sujet qu'à recréer des
instruments et des modes d'emploi, de nouveaux mondes, pour renouveler son
propre monde, le transformer ou l'enrichir. Perceval, Tanguy et Cézanne,
confrontés au mitan de la vie, à l'obligation de se recomposer un monde,
profitent de l'expérience de l'histoire de vie pour poser des mots sur leurs
émotions. Plus que chez leurs homologues féminins, leurs corps, très figés au
début des entretiens, vont subir de véritables inflexions liées aux mots
eux-mêmes. Rien d'étonnant d'après Michel Bernard, puisque « le corps donne un sens aux mots eux-mêmes que l'on entend,
dit ou lit. Le mot « dur » suscite une sorte de rigidité du dos et du
cou et c'est secondairement qu'il se projette dans le champ visuel ou auditif et
qu'il prend sa figure de signe ou de vocable ». Le philosophe du corps
affirme que « nous voyons des sons et entendons des
couleurs dans la mesure où les sons comme les couleurs retentissent sur notre mode d'existence, sur notre corps
comme être-au-monde. Notre corps, conclut-il, est
cet étrange objet qui utilise ses propres parties comme symbolique générale du
monde et par lequel en conséquence nous pouvons fréquenter ce monde, le
comprendre et lui trouver une signification ». Bien que n'étant pas
soumis, comme les trois femmes, à la pression-oppression du corps-séduction et
du corps-nourricier, nos trois officiers doivent intégrer une nouvelle dimension
de leur corps, liée au nouveau paradigme militaire, un paradigme qu'ils
rejettent parce que donnant une image fonctionnarisée de l'institution mais
aussi parce qu'elle les renvoie à une vision de leur propre vieillissement.
L'armée se doit d'être un milieu adolescent, en activité permanente. Il ne
s'agit plus d'hypervisiblité ou d'invisibilité du corps mais plutôt d'hypermobilité ou d'immobilité du corps. Il
ne faut guère s'étonner si l'image la plus rejetée par les trois hommes est
celle d'un militaire, penché sur des dossiers, dans un bureau à l'Etat Major.
Car bien que cette image soit celle d'une fin de carrière très honorable, elle
ouvre aussi sur une perspective triviale de l'officier en pantoufles. Confier
que cet avenir sans honneur ne leur convient pas, qu'il représente même la pire
des conclusions d'une carrière dynamique et sportive, ancre leurs ressentiments
dans la réalité. Entre chaque témoin, l'institution et l'échologue, c'est une
relation ternaire de totalisation et de matérialisation de leurs sentiments et
de leurs actions présentes ou futures qui s'installe. Pour Sartre, la réalité
d'une action d'un individu sur un autre ne peut être « réelle » que par l'entremise d'un tiers, seul à
même d'interpréter la relation dans « sa totalité
matérielle et active ». Le sociologue de l'existentialisme appelle cela
« la réciprocité médiée ».
L'échologue n'est pas seulement
médiateur, il est facilitateur de mémoire, révélateur critique du processus de
résonance dans la mémoire[34]. Sans son
intervention, l'histoire de vie ne serait que conversation vaine car le discours
ne maintient la réalité qu'au prix d'une pratique quotidienne qui l'inscrit dans
un monde déjà là, un univers pré-donné. L'histoire de vie, par définition, ne
fait pas partie des conversations de tous les jours, elle échappe aux routines
et donc extrait l'être-sujet de son monde quotidien et l'entraîne dans le monde
pas si simple de l'enfance quand les autres significatifs qui composait LE monde
étaient ses parents, des référents irrécusables dans un espace-temps
irréductible. Il ne faut d'ailleurs pas s'étonner si les références au monde de
la socialisation primaire provoquent des réactions violentes de rejet ou
d'adhésion par les témoins masculins comme féminins c'est que chacun y a reçu
une identité qui l'assigne à une place spécifique dans le monde. Peter Berger et
Thomas Luckmann[35] donnent un exemple
très éclairant sur les conséquences de cette assignation : « Ainsi l'enfant des classes inférieures absorbe-t-il une
perspective propre à sa classe sur le monde social, mais selon une coloration
idiosyncrasique donnée par ses parents (ou par tout autre individu qui s'occupe
de la socialisation primaire). La même perspective propre aux classes
inférieures peut provoquer une attitude
d'acceptation de son destin, de résignation, de ressentiment amer ou de
révolte fébrile. En conséquence, l'enfant des classes inférieures finira par
habiter un monde très différent de celui des enfants des classes supérieures
mais aussi par se différencier de son voisin qui appartient pourtant à la même
classe que lui ». Pour les deux sociologues, le processus
d'identification serait difficile si ce n'est impossible à accomplir sans
l'attachement émotionnel aux autres significatifs. On peut en déduire qu'une
mise en cause très précoce des autres significatifs avant l'achèvement de la
période de socialisation primaire peut entraver la réalisation d'une
auto-identification stable et continue. On considère que la période de
socialisation primaire est achevée quand le concept de l'Autre généralisé (la
loi) a été établi dans la conscience de l'individu, qu'il est devenu un membre
effectif de la société et dispose donc d'un moi et d'un monde. Prenons le cas de
Tanguy dont le monde « inévitable » de la
socialisation primaire, selon l'expression de Berger et Luckmann, est celui du
chauffeur de bus et de la dame de cantine mais qui découvre qu'un terrible
secret de famille lui a été caché (la mort de son frère aîné). Dès lors, il n'a
de cesse de rompre avec son monde de socialisation primaire en sautant dans
l'ascenseur social, il vise même Navale, l'école des « héritiers de la noblesse d'Empire » selon ses
propres paroles. Cette volonté de mobilité sociale peut s'interpréter moins
comme une volonté de progression que comme un désir de transgression. Tanguy
brûle les étapes de la socialisation en intégrant très rapidement la possibilité
de concevoir d'autres mondes de socialisation secondaire, ceux que Berger et
Luckmann appellent les « mondes
institutionnels » et qu'ils définissent comme ceux de « l'acquisition de connaissance spécifique de rôle, les rôles
étant directement ou indirectement enracinés dans la division du
travail ». Malgré l'échec de son projet d'intégrer Navale, Tanguy
parvient à construire son estime de soi, en poursuivant un cursus sans faute
jusqu'à Saint-Cyr et en intégrant un poste d'officier supérieur. Dans le cas de
Tanguy, la socialisation secondaire a phagocyté la socialisation primaire. Mais
le monde « inévitable » des autres
significatifs reste puissant, il affleure sans cesse, culpabilisant et
frustrant. A l'âge des possibles, la quarantaine, le mitan de la vie, ce monde
nié se rappelle à son bon souvenir (Tanguy, issu d'un milieu pauvre, continue de
faire des économies, comme le faisait sa mère dans son enfance). Pour tous nos
narrateurs, la période de la socialisation secondaire vient se superposée à
celle de la socialisation primaire, provoquant une concurrence au sein du moi.
S'il ne parvient pas à harmoniser ces différentes étapes de socialisation,
l'individu ne peut accéder à la réalité
de son être social, de son être-sujet-au-monde, il dérive dans un présent sans
perspective.
De l'adulte en perspective à l'adulte sans perspective
Nés à
la fin des années cinquante ou au début des années soixante, nos six témoins ont
vécu plusieurs métamorphoses de l'âge adulte : de l'adulte étalon
(1945/1960) à l'adulte à problème (1980/à nos jours) via l'adulte en perspective
(1960/1975) (théorie de J-P. Boutinet). Commençons par le modèle de l'adulte
étalon, celui de leurs parents (le père de Perceval, la mère de Dune). Constant,
de la Seconde guerre mondiale aux années soixante, ce modèle d'adulte s'est
construit sur la permanence et la stabilité de la vie professionnelle. Cet
adulte accompli et mature ne connaissait qu'une période d'instabilité : le
mitan de la vie. Les années soixante vont porter un coup mortel à cette image
d'un adulte étalon, idéalisé dans son accomplissement, à peine titillé par une
mythique crise à tendance libidinale. La conception qui va alors s'imposer est
celle d'un adulte inachevé, en cours d'accomplissement, en projet. La montée en
puissance de la technologie va accentuer cette sensation d'un homme en perpétuel
devenir, grandement influencé par son environnement (la montée de la
communication et de la consommation de masse). La société du plein emploi
commence à s'effriter, la première Agence nationale pour l'emploi voit le jour
en 1967. Provinciaux et scolarisés dans le primaire, nos six témoins n'ont sans
doute qu'un écho très assourdi des événements de mai 1968. Pourtant, ces
manifestations sociales marquent la fin de l'ère productiviste et l'arrivée
d'une nouvelle donne sociale aux multiples conséquences : la croissance
exponentielle du travail féminin. Certes les professions ouvertes aux femmes
restent très largement circonscrites aux métiers du soin, de l'éducation et de
la communication mais elles constituent une dynamique de libération mais aussi
d'identification à un modèle masculin de réussite professionnelle (nous y
reviendrons dans le chapitre consacré à l'Espace). Une troisième période
s'ouvre avec les années 80, largement
marquées par la crise économique, l'élargissement de la culture hédoniste (issue
de mai 68) à toutes les structures du champ social. L'adulte commence à perdre
pied, il n'est plus celui qui transmet le savoir ou celui qui prépare l'avenir,
il chemine avec les plus jeunes et les plus vieux dans un temps devenu
incertain, aux prises avec une culture de l'immédiateté informatique où il n'est plus le meilleur.
D'individu autonome (accompli ou en voie d'accomplissement), l'adulte se
transforme en individu ballotté, brouillé, victime de la précarité (perte
d'emploi ou formation occupationnelle), les femmes se retrouvent en première
ligne après avoir été à l'arrière. Pour les femmes comme pour les hommes, la
crise du mitan de la vie n'est plus l'unique temps de fuite, elle s'inscrit dans
un processus de crises cycliques. Nos six témoins font partie de ces adultes
inquiets et insatisfaits, qui cherchent, à la mi-temps, à retrouver une
perspective de vie en convoquant leur mémoire et leur capacité à justifier voire
magnifier leur histoire singulière. Manipuler leur autobiographie, en la
réinventant, peut leur ouvrir une porte vers la reconnaissance de soi sans
toutefois leur fournir la maîtrise d'un environnement devenu barbare ou décevant
car il existe un danger à s'écorcher vif sous le regard d'autrui. L'identité
construite sous sa forme la plus variable, la plus fluide, la moins instituée
est aussi la plus culpabilisante car elle ne trouve jamais son accomplissement
mais reste en mouvement, en crise. Plus la tension est grande entre identité
pour soi et identité pour autrui, plus le sujet souffre de sensation
d'égarement, privé qu'il est d'une boussole individuelle gagnée au cours de la
socialisation primaire. L'être-sujet est perdu au monde, ou plutôt perdu aux
mondes, ceux qu'il a traversés ou qui l'ont traversé au cours de sa
socialisation secondaire il aspire à la liberté mais doute de son courage. On
peut aussi voir la crise du mitan comme une pause
volontaire entre les rythmes imposés du métronome social (temps), les
contraintes de la vie personnelle (contretemps) et les entre-temps savoureux du
désir individuel. En musique, une pause vaut quatre soupirs. « Un soupir, nous dit le Petit Robert, est une inspiration ou une respiration plus ou moins
bruyante qui vient rétablir l'équilibre respiratoire dans les états
d'émotion ». La crise du mitan naîtrait donc de l'émotion, générerait
sa musique propre et insufflerait au rythme vital une « vibration heureuse » selon l'expression que G.
Bachelard[36] attribue au
repos. Nos six témoins marquent donc une pause, ils cherchent le fil de leur
histoire et trouvent parfois du lien social pour peu que l'autoformation ne
vienne les renvoyer à leur solitude. Le retour narratif que leur propose notre
recherche les oriente vers une vision critique de leur parcours, moins perçue
comme culpabilisante (ce qui est généralement le cas lorsqu'elles évoquent leurs
handicaps sociaux) que reconnue comme moyen de restauration identitaire. Nous
préférons, ici, le terme de restauration à celui de thérapie. La définition du
premier suggère l'action de remettre en activité, celle du second intègre les
actions et pratiques destinées à guérir[37]. Le premier
admet implicitement la prise en main opportuniste par les acteurs de leurs
temporalités spécifiques, le second
continue à faire valoir la mainmise d'un pouvoir temporel imposé, issu
des contraintes d'horloge.
L'Espace : Le champ social à l'épreuve de la domination masculine
Dune : « Nous, les femmes, on peut se satisfaire, un temps,
de la maison, des enfants. mais pour lui (son mari), c'était très dur de ne pas
travailler, c'est pour ça que je n'ai rien cherché pendant qu'il était au
chômage. Chez moi, le père c'était l'autorité, ma mère ne travaillait pas, elle
s'occupait bien de nous, c'était une mère au foyer exemplaire, je
l'admire. »
Joss : «Mon père
qui était d'un milieu bourgeois aurait voulu un fils, pour le nom.Je crois que
mes parents ont fait le deuil de leur propre réussite sociale quand ils ont su
qu'ils n'auraient pas de garçon.Mes parents vivent par procuration à travers la
réussite de leurs gendres. Pour mes parents, le premier petit enfant mâle, c'est
un Dieu. Ma mère est une femme soumise, elle fait partie de la génération qui ne
disait rien. Elle assume tout en cachette pour ne pas humilier son mari.»
Marie-Charlotte : « Ils (ses parents) ont tout donné aux garçons. Mon
premier frère n'en a pas profité mais il aurait pu, il a eu droit à l'école
privée. Le dernier, il a eu les conditions optimales : les études, un
appart, on nourrissait la copine. L'important pour eux (ses parents) c'était
l'héritier, le garçon. Même s'il était venu trop vite, comme moi, il aurait été
mieux accepté par la famille de mon père. »
Cézanne : «Je crois que je
suis allé m'engager par esprit de contradiction. Je cherchais un chemin à moi
pour s'évader de la famille, en rupture du modèle de la ruralité. Est-ce que
j'allais vendre mes talents de combattant en Afrique, est-ce que j'allais me
marier et fonder une famille ? Le mariage, je ne voyais pas comment y
échapper, il n'y a pas d'officier célibataire. Le mariage est même obligatoire
dans certains postes ».
Perceval : « Mon père
nous avait toujours dit qu'un homme de sa famille ne passe pas sous une
barrière, il doit toujours sauter l'obstacle. Pour mon père, un homme doit être
fort, une fille doit être belle. Les filles, on les appelait les gueuses, les
gars qui les draguaient les gueusards. Moi, je les ai mises en quarantaine, je
les appelais les quantités négligeables».
Tanguy : «La vie de famille
n'est pas toujours facile, ma femme s'est habituée à gérer seule le foyer. Elle
n'aime pas qu'on empiète sur ses prérogatives.je me rends compte que je n'ai
qu'un statut de vacataire à la maison.A la maison, c'est le folklore, je ne suis
pas chez moi mais ça me met à ma place. Une femme soumise, ça doit être chiant,
c'est la mort du couple».
Ces
quelques phrases, glanées au fil des histoires de vie, rendent compte avec une
incroyable précision des enjeux de la domination masculine comme les a décrits
P. Bourdieu[38] :
« Les familles bourgeoises n'ont cessé d'investir
dans les stratégies de reproduction, matrimoniales notamment, visant à conserver
ou augmenter leur capital symbolique (l'honneur). Parce que le maintien de leur
position dépend étroitement de la reproduction de ce capital à travers la
production d'héritiers aptes à perpétuer l'héritage du groupe et l'acquisition
d'alliés prestigieux ». Notre interprétation consiste à faire émerger
des typologies d'individus pris dans leur histoire singulière mais selon le
principe hologrammatique qui postule que le tout est dans la partie et
inversement, chaque type tend à l'universalité. Nous terminerons ce chapitre sur
l'importance accordée par les narrateurs à la « maison », territoire
matriciel et dévorant.
Dune, de la célibataire libre à la mère captive
L'itinéraire biographique de Dune comprend une série
de temps charnières, de périodes de transition, dont le début et la fin sont
souvent marqués par des chocs émotionnels (la rencontre puis le mariage de la
meilleure amie) liés à des processus d'identification à un modèle (la meilleure
amie qui a quitté ses parents, de nuit, sans un mot d'explication en volant le
prix du voyage, une célibataire libre, animatrice à la saison, toujours le sac
au dos, en voyage) et de discrimination à un antimodèle (celui de sa propre
mère, une sainte qui s'est sacrifiée pour ses enfants, son mari et son père).
Pour échapper à cet antimodèle, Dune avait le choix entre réussir à l'école ou
se lâcher dans le vide. Son cursus scolaire s'est achevé très vite en raison
notamment des nombreux voyages imposés à toute la famille par l'activité
professionnelle du père. Cette errance a entraîné une forte déscolarisation des
enfants. Dune, victime du syndrome des enfants de nomades, a particulièrement
pâti dans sa relation à l'écrit. Sa déscolarisation précoce (en classe de
troisième), son apprentissage dans un salon de coiffure « pour rire » («le patron
avait acheté ce salon à sa femme pour qu'elle s'amuse », « les clientes étaient souvent des amies »),
associés aux difficultés liées à la condition féminine de trouver un premier
emploi[39] (les filles
n'entrent pas au même rythme et aux mêmes conditions sur le marché du travail
que les garçons), Dune s'est rapidement trouvée dans l'incapacité d'assurer son
émancipation de sa famille d'origine, sauf à accepter une certaine incertitude
dans son passage à la vie adulte et un possible retour au foyer d'origine en
fonction des aléas de l'itinéraire d'apprentissage. Cette logique sociale
d'entrée dans la vie adulte s'affranchit du modèle traditionnel du mariage qui
s'accompagne d'un départ le plus souvent définitif du foyer initial. Ces deux
modèles ont été mis en évidence par une étude menée sur deux générations de
femmes (nées en 1947 et en 1959)[40]. Dune va
connaître ce processus progressif d'émancipation et revenir assez régulièrement
au foyer d'origine avant de se fixer dans une autre famille par le mariage
reproduisant ainsi le modèle traditionnel auquel elle adhère à reculons
(« je me suis mariée pour faire plaisir à mon mari
et à l'église pour faire plaisir à ma mère »). Pour autant, cette
décision qui intervient en réponse au mariage de sa meilleure amie mais aussi
aux remarques misogynes que son célibat lui attire (« tu es seule à trente-deux ans mais ce n'est pas
grave ») va peser sur le destin déjà très chaotique de Dune. En se
mariant et en ayant très rapidement un enfant, Dune va devoir trouver une
alternative pour concilier une vie professionnelle accaparante et une vie
familiale exigeante. A aucun moment, elle n'envisage de rester au foyer c'est
pourtant ce qui va lui arriver. En fait, l'interruption de son activité
professionnelle, bien que conjoncturelle et volontaire (la mutation de son
mari), s'inscrit dans une logique sociale qui fait que les femmes les moins
qualifiées et qui prétendent aux salaires les moins gratifiants sont également
celles qui interrompent plus fréquemment leur activité professionnelle pour
cause de maternités par exemple. Ici, on peut faire l'hypothèse que nos trois
témoins ont pu bénéficier de l'allocation parentale d'éducation, créée en 1985,
en pleine crise économique. Cette mesure est d'abord destinée aux foyers de
trois enfants, il s'agit de permettre à l'un des deux parents d'interrompre son
emploi pour garder le dernier enfant à la maison. L'Etat en attend certainement
une réduction des budgets liés à la petite enfance mais aussi un retour des
femmes à la maison pour éviter qu'elles encombrent un marché du travail saturé.
En 1994, l'allocation parentale d'éducation (APE) s'étend aux foyers de deux
enfants (jusqu'aux trois ans révolus du dernier) et autorise l'utilisation à
temps partiel du congé parental. Cette fois, le coup porte, les femmes les moins
qualifiées se retirent, massivement, du marché du travail. L'accès des mères de
deux enfants à l'APE fait chuter de quinze points leur participation au marché
du travail. Peu attractives pour les employeurs, ces femmes connaissaient déjà
d'importantes difficultés d'insertion (Afsa 1998, Allain et Sédillot, 1999 et
Simon, 1999)[41]. Dune fait
partie des laissées pour compte d'autant plus qu'elle s'impose deux défis :
ne pas faire perdre la face à son mari qui ne supporte pas son statut de chômeur
et trouver un emploi qui soit conciliable (en termes de disponibilité) avec une
vie de famille où le partage des tâches domestiques reste une utopie. En effet,
les écarts entre les carrières féminines et masculines sont étroitement associés
à l'apparition des enfants au foyer. Dans les familles françaises, plus le
nombre d'enfants s'élève, plus les hommes augmentent le temps qu'ils consacrent
à leurs engagements professionnels et réduisent celui qu'ils consacrent au
travail de la maison tandis que les femmes font l'inverse (Glaude, 1999)[42]. Il ne faut
guère s'étonner si Dune, après avoir conservé longtemps sa liberté de
célibataire a finalement choisi de céder au modèle matrimonial traditionnel car
le célibat, comme toutes les formes d'émancipation et de libéralisation des mours, est devenu
une caractéristique des couples « riches » en terme de patrimoine
culturel. Le mariage reste surtout la norme de ceux pour qui l'institution du
mariage est une alliance sécurisante qui protège de la dérégulation de la
société et des risques d'un environnement incertain voire hostile. Dune, sans
diplôme, sans autonomie (elle est revenue vivre chez ses parents), en passe de
vieillissement (ses amis s'étonnent de son célibat tardif) est particulièrement
fragilisée au moment où elle succombe au coup de foudre.
Joss et les voleurs d'héritage
Joss,
la cadette de trois filles, nous raconte l'histoire d'une famille sans héritier
mâle dont le père, dévalorisé par la faillite de l'entreprise familiale, a été
progressivement dessaisi de son pouvoir lequel a été transféré sur les gendres
et le premier petit-fils («Vincent, c'est un
Dieu »). Joss se place très clairement contre son père, un homme
qu'elle juge faible. Elle prend un certain plaisir à l'humilier, à le faire
pleurer. Nous sommes ici dans un cas d'introjection fantasmatique, Joss
s'identifie au modèle de l'héritier mâle présomptif. Bien qu'humiliée par sa
condition de fille, elle s'approprie le blason viril (l'agressivité) qui est
l'instrument même de son oppression. Quand elle s'oppose à sa sour aînée, avec
une virulence extrême tout en protégeant sa jeune sour boulimique, Joss affirme
sa « virilité » mais cette mascarade a un prix comme Bourdieu
l'avance: « La virilité, entendue comme capacité
reproductive, sexuelle et sociale, mais aussi comme aptitude au combat et à
l'exercice de la violence (dans la vengeance notamment) est une
charge »[43]. Opposition au
père, mépris pour la fille aînée, Joss a bien endossé le rôle du fils cadet dont
la famille porte le deuil symbolique. Joss n'est une fille que par hasard, elle
refuse tous les attributs de la féminité (« Mon
père a toujours eu peur de moi. Je l'ai fait pleurer, c'est un
faible »), même lorsqu'elle accuse sa mère d'être soumise, elle lui
octroie le rôle d'éminence grise, silencieuse mais efficace (« elle assume tout en cachette pour ne pas humilier son
mari »). Nous pouvons ici faire l'hypothèse que l'image dégradée du
père a conduit Joss à alimenter son sentiment d'appartenance à une certaine
ambivalence sexuelle qu'elle revendique («Je ne veux
plus qu'on dise que j'étais la méchante même si c'est vrai que j'avais mon
caractère »). Le rôle du père a été déterminant, son échec dans
l'entreprise familiale qu'il a contribué à mettre en faillite l'a fait tombé de
son piédestal. C'est que les dispositions naturelles à la domination n'existent
pas plus que les dispositions naturelles à la soumission. Pour régner, l'homme
doit sans cesse faire l'apanage de sa virilité. L'homme d'honneur doit accomplir
un certain parcours sans faute, montrer sa force, ne pas se dérober devant
l'adversité (l'adversaire). La noblesse de la masculinité ne souffre aucun
retard dans l'acquisition de la gloire, que ce soit par la violence (physique ou
morale) ou par l'autorité. Le père de Joss n'a pas su préserver le capital
familial (l'entreprise), il a donc dilapidé aussi l'héritage symbolique
(l'honneur). Il aurait pu retrouver une certaine dignité en « donnant
naissance à des garçons » mais il a encore échoué, ne
« produisant » que des filles, inaptes à laver l'affront. Il en est si
bien convaincu qu'il n'attend rien de ses trois filles, juste qu'elles passent
le Bac, comme si ce diplôme de fin d'études n'était qu'un leurre destiné à
attirer le gendre idéal, celui qui relèvera le flambeau. Un programme qui ne
fait pas l'affaire de Joss, capable de réussir et désireuse de dépasser en tout
sa sour aînée, la vraie fille, la chochotte que tout le monde câline, qui se
montre capricieuse, comme seules les femmes. Joss s'engage d'ailleurs dans des
études supérieures, en psychologie. On peut imaginer que cette filière s'est
imposée comme moyen d'exorciser la paranoïa qu'elle sentait poindre en
elle : adolescente, elle s'enferme dans sa chambre, provoquant les rires de
ses sours et l'indifférence de ses parents. Le choix des sciences humaines va se
retourner contre elle. Elle échoue à trois reprises en neurobiologie, une
discipline qui la rapproche de sa sour aînée, laborantine, un discipline à la
frontière des sciences dures (la biologie) réservées aux garçons. Joss a raté,
ainsi, sa tentative d'embrasser une carrière valorisante, elle va s'enfermer
dans un rôle plus classique de mère de famille. Dans son histoire de vie, Joss
montre clairement son désir d' « armer » ses filles pour affronter une
société dominée par les hommes (« Je veux
construire leur motivation »). L'image de sa propre mère est ici celle
de la gardienne des valeurs face à un père infantile, presque sénile, un homme
qui pleure, souffre de migraines (comme une femme), un homme incapable d'assumer
son rôle de pater familias. Joss ne valorise guère
son propre mari qui s'est visiblement réfugié dans l'alcool afin de ne pas avoir
à affronter ses propres parents. Pour sauver son couple, Joss se confie à une
psychologue, comme elle semble s'être
tournée vers la psychologie, pour évacuer son stress d'adolescente. Son
approche des rapports entre les hommes et les femmes reste basée sur la
confrontation. Les femmes s'y montrent fortes mais préoccupées de sauver la face
de leurs hommes, plutôt décrits comme lâches (son mari), veules (son père) et
même infidèles (son beau-frère). Elle ne leur reconnaît qu'une
« qualité » (« ils savent faire la part
des choses »), autrement dit, elle « valorise » leur égoïsme.
Une qualité dont elle pressent qu'elle prédispose aux fonctions de pouvoir.
Marie-Charlotte, de la femme potiche à la femme bonniche
Tout en
dénonçant la discrimination dont elles ont fait l'objet par rapport à leurs
frères ou à leur mari, nos « partenaires » ne semblent pas remettre en
cause un ordre familial établi. Marie-Charlotte sait pertinemment que sa vie a
basculé lorsque ses parents l'ont abandonnée. Elle leur en veut de lui avoir
laissé croire qu'elle ferait un beau mariage, qu'elle aurait une vie de luxe et
de vacuité, de ne pas l'avoir préparée à ce monde cruel mais elle précise très vite qu'elle n'a aucun
ressentiment envers ses frères, surtout envers celui « qui a réussi sa vie ». Une manière d'accepter la
fatalité: la fille, fut-elle l'aînée, n'a pas les mêmes droits que les garçons,
les héritiers, les porteurs du nom. Cette « évidence » s'enracine dans
la vision très bourgeoise de la famille de Marie-Charlotte. Au début, c'est le
père, directeur de société, qui pourvoie aux ressources de la famille.
Marie-Charlotte et ses frères connaissent d'abord une véritable aisance
financière (« la plus belle maison de la ville, la
première télévision couleur ») qui leur confère un statut privilégié
(« dans ma classe, les fils d'ouvriers disaient
qu'ils ne pourraient pas m'épouser parce que j'étais la fille du
patron »). Marie-Charlotte ne cherche pas à réussir en classe, elle se
prépare à son destin de femme (riche) au foyer, femme potiche, assignée à des
tâches de « gestion de l'image publique et des
apparences sociales des membres de l'unité domestique » (Bourdieu[44]), elle
s'apprête tout simplement à reproduire l'image de sa propre mère. Ce
« bel » équilibre va être fortement ébranlé par le licenciement du
père. Dans l'urgence, il faut sauver l'essentiel du capital symbolique : la
réussite sociale des fils ! Marie-Charlotte, n'étant plus une monnaie[45] d'échange
suffisamment attractive, sera sacrifiée pour permettre à ses frères de
bénéficier d'une éducation chère et ciblée pour sauver l'honneur du nom. Nous
sommes ici dans la structure même du marché des biens symboliques décrite par
Bourdieu : « Le principe de l'infériorité et
de l'exclusion de la femme, que le principe mythico-rituel amplifie et ratifie,
au point d'en faire le principe de tout l'univers, n'est autre chose que la
dissymétrie fondamentale, celle du sujet et de l'objet, de l'agent et de
l'instrument, qui s'instaure entre l'homme et la femme sur le terrain des
échanges symboliques, des rapports de production et de reproduction du capital
symbolique dont le dispositif central est le marché matrimonial, et qui sont au
fondement de tout l'ordre social : les femmes ne peuvent y apparaître qu'en
tant qu'objets ou, mieux, en tant que symboles dont le sens est constitué en
dehors d'elle et dont la fonction est de contribuer à la perpétuation ou à
l'augmentation du capital symbolique détenu par les hommes »[46]. Le mariage
peut être considéré comme le dispositif central de ce marché où les femmes sont
exposées dans leur statut social d'objets d'échange. Marie-Charlotte, vouée à ce
marchandage dès l'enfance par son milieu social, se satisfaisait de son avenir
d'instrument de production et de reproduction du capital symbolique mais elle
n'était pas préparée à être évaluée puis éjectée du marché matrimonial. De son
statut de femme potiche en devenir, elle est passée à celui de femme bonniche[47] (« toujours le chiffon à la main », « je ressentais peut-être que mon rôle était là »).
Ce rôle de femme bonniche va confiner Marie-Charlotte dans un univers étriqué
qui fait reculer sa prise d'autonomie. Pourtant, Marie-Charlotte n'a eu de cesse
de revendiquer cette autonomie quand elle exige, par exemple, d'être traitée
comme ses frères pour les sorties. Sur ce point, elle subit de plein fouet les
conséquences du traitement inégalitaire des filles et des garçons dans les
stratégies parentales d'émancipation des enfants. Il ressort d'une enquête menée
par l'INED en 1993, auprès de jeunes nés entre 1959 et 1968, qu'avant 18 ans,
les sorties de 62% des filles contre 31% des garçons sont soumises à un contrôle
très strict. Le premier élément marquant de l'émancipation de Marie-Charlotte
concerne non l'obtention du permis de conduire mais la capacité à s'en servir.
Là encore, rien que de très classique puisque l'obtention du permis de conduire,
clé de voûte des stratégies d'indépendance des jeunes, intervient bien plus
tardivement chez les filles et le premier véhicule « personnel » est
souvent celui du mari. Ce double standard se double d'une implication moindre
des parents dans la scolarité des filles et d'un intérêt moindre pour leur avenir professionnel. Nul
étonnement dès lors si les filles, surtout sans qualification, témoignent d'une
moindre ambition concernant leur réussite professionnelle (nous y reviendrons
dans le prochain chapitre consacré à l'Energie). Marie-Charlotte, niée dans son
désir de servir un homme (un dominant) en particulier, aspire à servir le genre
humain, elle veut aller travailler en Afrique, s'occuper des malades puis des
mourants. Cette « vocation » devrait lui permettre d'accéder à une
identité légitime de femme. Il faut entendre ici la « vocation » comme
une invention sociale destinée à faire coïncider les possibilités offertes aux
femmes en matière d'emploi dans une structure très fortement sexuée et les choix
qu'elles sont amenées à faire. Marie-Charlotte qui a perdu son identité féminine
avant l'âge de quinze ans n'a aspiré qu'à la retrouver sous une forme ou sous
une autre. En cherchant à s'accomplir dans une profession (aide-soignante)
fortement dévalorisée socialement[48], à la frontière
du médical et des tâches ménagères (la maman infirmière et ménagère),
Marie-Charlotte montre sa bonne volonté, elle espère ainsi être récompensée de
sa soumission à l'ordre social. On peut supposer que cet emploi subalterne qui
nécessite tant de vertus dites féminines (gentillesse, dévouement et abnégation)
lui permet de postuler à la
sanctification qui est la dernière étape de la « vocation »
féminine : travailler pour la gloire de Dieu. D'ailleurs, Marie-Charlotte,
en même temps qu'elle entreprend cette nouvelle carrière, devient mystique
(« j'ai besoin de lire des choses sur la
spiritualité. Depuis un an, c'est ma littérature préférée. Je crois en Dieu à
80%. Rien à avoir avec mon éducation religieuse, on était catholique sans y
réfléchir »). En « bricolant » ainsi sa réaffirmation d'une
identité religieuse, Marie-Charlotte tourne le dos au modèle traditionnel de
transmission de la foi par la famille d'origine. Elle prend en charge sa propre
croyance, en affirmant sa rupture avec le modèle institutionnel de l'héritage,
avec la mémoire et les valeurs transcendantales de la lignée. Il s'agit moins
pour Marie-Charlotte d'adhérer à une religion que de faire valoir une préférence
personnelle qui est une autre façon de se discriminer du schéma parental. Cette
religiosité à la carte répond au « bricolage » identitaire de
l'individu perdu dans un monde incertain. Cette individualisation de
l'engagement constitue une épreuve pour les religions instituées qui doivent
dorénavant faire face à la recherche individuelle de la vérité. Paradoxalement,
la transmission religieuse ne vient plus d'en haut, elle est affaire de
convenance personnelle[49], elle permet de
s'identifier au coup par coup, en convoquant plusieurs religions, c'est
d'ailleurs ce que fait Marie-Charlotte en lorgnant vers le bouddhisme. Faute
d'avoir fait leur mea culpa, les institutions religieuses, qui ont toujours
méprisé l'importance des femmes dans la transmission culturelle, risquent de le
payer très cher, l'individualisation générale pouvant parfaitement se doubler
d'une revendication féministe particulière.
Cézanne, le contraint par corps
L'histoire de vie de Cézanne est marquée de nombreuses ruptures, à son corps défendant : en s'engageant dans l'armée, il rompt avec le modèle de la ruralité dont il garde la nostalgie, en intégrant le corps des officiers, il rompt avec ses désirs de création artistique et son engagement politique, en se mariant, il rompt avec son désir de liberté. Tous ces renoncements sont censés le mener sur la voie de la conformité sociale, en réalité, ils l'entraînent vers une aliénation plus réelle, celui du père d'un enfant handicapé mental et physique. L'histoire de vie de Cézanne marque, elle-même, une rupture avec toutes les autres, ici, c'est le corps qui est en première ligne, le corps souffrant, le corps si visiblement différent. Cézanne est marqué dans sa propre chair par le handicap génétique de son fils quand tous les autres témoins décrivent des blessures intérieures, psychiques voire psychologiques. La différence est de taille comme nous allons le voir. Etrangement, et malgré l'apparente banalité de son histoire de vie, Cézanne est le moins libre des six témoins[50], car il n'est pas contraint comme les autres par des entraves morales mais par des limites corporelles. Dans un monde capitaliste avancé où selon l'expression de Jean-Marie Bröhm[51], « le corps est d'abord le spectacle du corps », on ne s'étonne pas d'entendre Cézanne dire qu'il a pris conscience du regard des autres et découvert que la particularité physique était essentielle. En dehors de l'aspect affectif lié à la douleur d'avoir un enfant handicapé mental et physique, Cézanne doit aussi faire le deuil de la considération sociale liée à son statut d'officier supérieur. Le handicap de son fils le marque dans son propre corps, il emploie, d'ailleurs, une expression éminemment corporelle pour indiquer le poids de ce fardeau : « on ne veut pas se le mettre sur les bras ». C'est que le corps et surtout son exposition sociale confère rang et prestige. « On ne quitte pas plus son corps que l'on ne déserte sa classe » explique J-M. Bröhm. D'après le sociologue du sport, le corps est un signe extérieur de richesse au même titre qu'un yacht, une automobile ou une résidence secondaire. « Comme l'Etat, son armée, sa police, ses usines, le corps du bourgeois est, pour lui, une arme, une citadelle qui marque son pouvoir où l'on peut lire sa puissance de classe. Pour le prolétaire, le corps est généralement une occasion de honte, de gêne, de maladie et de timidité ». Si l'on rapporte cette analyse au cas de Cézanne, on voit bien que la débilité du corps entraîne la débilité sociale de la personnalité. Cézanne a pris conscience de la codification des rapports sociaux en fonction de l'image sociale du corps. De surcroît, Cézanne a découvert que le handicap de son fils entraînait la mise en cause de son propre statut corporel comme si le fardeau était toujours visible. Cézanne qui fait partie d'un corps d'élite, sportif et prêt au combat, subit de plein fouet le mépris qui frappe son fils aîné. L'héritier est marqué dans son corps, c'est toute la famille qui soufre du handicap social. Cézanne qui a voulu gommer tous ses aspects de bouseux en portant une cravate, en étudiant des auteurs russes et en s'habillant tous les jours comme si c'était dimanche, n'a pu contrôler la fatalité. Il n'est rien d'étonnant à ce que Cézanne nié dans son corps, par le corps aliéné de son fils, se rapproche des femmes, minorité souffrante humiliée (« . la période rustique où les femmes souffrent le plus », « On leur en demande toujours plus. »), dans le corps répressif et survirilisé de l'armée. Cézanne a pris conscience, en même temps que de sa propre fragilité, de la perversité de la politique de féminisation de l'armée où peu de femmes atteignent les postes à responsabilité, comme dans le reste de la société d'ailleurs et singulièrement dans les sphères du pouvoir politique. Quand Cézanne confie s'être rapproché d'autres minorités, on peut entendre son discours comme une proclamation de guerre contre le pouvoir central mâle, bourgeois et rayonnant. Un pouvoir qui le réduit à l'impuissance et l'oblige à se replier vers un imaginaire éloigné des canons symboliques masculins.
S'il est une histoire de vie pleine de souffrances et de
tragédies intérieures, c'est bien celle de Perceval. On le voit très bien ce
petit blondinet, séparé trop tôt de sa maman laquelle de toute façon lui
préférait l'une de ses sours, soumis à la torture morale de devoir s'identifier
au modèle viril de son père, l'archétype de l'homme dur, « un homme qui guerroie perpétuellement contre lui-même pour
ne jamais céder à la faiblesse ou à la passivité qui le guettent
toujours »[52].
Marie-Charlotte Badinter le décrit comme homophobe et misogyne, ravagé par un
idéal masculin inatteignable et destructeur, tendu dans le seul but de
correspondre aux quatre impératifs de la masculinité définis ironiquement par
deux universitaires américains: « No Sissy
stuff » (rien d'efféminé surtout pas les sentiments), « the big whell » (être une huile, une personne
importante), « the sturdy oak » (être un
chêne solide, impassible devant l'adversité), « Give'em hell » (allez tous au diable !), une
expression violente qui impose la concurrence entre les hommes, le rejet de
toute solidarité, le risque et la peur étant l'apanage des braves. Perceval,
programmé pour la prêtrise, dès l'enfance, par un père omnipotent choisit de
rejoindre l'armée. Sans doute pour prouver que malgré ses fins cheveux blonds et
sa petite taille, il est capable de se battre, de faire la guerre et de vaincre
ou mourir. Malgré son attachement aux valeurs chrétiennes, Perceval préfère
endosser l'uniforme kaki plutôt que la soutane. Il faut dire que l'éducation
paternelle, bien qu'empreinte de superstition catholique, tient plus du parcours
du combattant que de la doctrine séminariste. Le père a fait l'Algérie, Perceval
veut faire une guerre aussi, une vraie, pas une guérilla de pacotille.
L'histoire de vie de Perceval décrit une marche forcée vers l'idéal de l'homme
dur. Concernant le premier impératif, Perceval est pourtant déjà en difficulté.
En effet, dans sa famille, les études et le sport sont des champs de bataille où
les frères et sours s'affrontent sous le regard exigeant du père. Or Perceval ne
fait pas le poids dans le domaine du sport, son frère aîné est plus grand,
dominateur, il le bat au propre et au figuré. Perceval se défend, certes,
en orthographe, mais c'est un domaine plus féminin, le domaine de sa mère. On
retrouve ici une division conforme au partage institutionnel des savoirs entre
les filles et les garçons. Depuis que la filière littéraire a perdu de son
prestige, les filles y sont entrées massivement (80% de filles en A en 1990)
tandis que les filières scientifiques séduisent de plus en plus de garçons
(seulement 34% de filles en C en 1990). Les savoirs restent un domaine où la
division sexuelle s'exprime avec force : en fait, les filières du savoir
prennent du prestige lorsqu'elles sont choisies par les garçons, les sciences et
les mathématiques ont remplacées les humanités sans entamer le monopole
masculin. Perceval confie d'ailleurs que sa mère est bonne en orthographe mais
que son père est plus « cultivé », il a fait du latin et du grec. Les
fameuses humanités « chantées » par le célèbre bachelier Jules Vallès
« A ceux qui nourris de grec et de latin sont morts
de faim ». Perceval n'a cure de ses capacités littéraires, il énumère
les vertus viriles du sport: « L'équitation apprend
le commandement, le karaté, la boxe permettent de dominer les pulsions, le rugby
entraîne à prendre l'ascendant moral. Mon père était premier en sport mais
c'était un cancre ». Perceval a parfaitement conscience que la réussite
intellectuelle ne constitue pas une garantie de labellisation virile. Il se
défend de vouloir être le premier, le major, « le
panache, confie-t-il, c'est réussir sans effort,
sans le montrer ». On retrouve ici, toute la rhétorique stéréotypée du
double-standard[53] entre les
filles et les garçons, Perceval sait qu'être un garçon, c'est réussir sans
effort, par le « don » naturel, les garçons n'ont pas besoin de
travailler pour réussir. Seules les filles qui ne disposent pas des capacités
intellectuelles exceptionnelles de leurs congénères masculins sont contraintes
de se conformer au modèle scolaire. D'où la frustration de Perceval lorsqu'il
voit arriver dans son collège militaire, une flopée de filles, aptes à remettre
en cause le bel agencement viril de l'édifice.
Là où ne régnait que la haute compétition, le bizutage malsain et le
tabassage à connotation sexuelle, il va falloir intégrer des éléments féminins.
Le désarroi de Perceval porte sans doute moins sur l'obligation de se confronter
à des filles sur le plan intellectuel que de devoir subir leur présence en tant
qu'objet de désir. D'ailleurs, elles sont immédiatement qualifiées de
« gueuses » et ceux qui les fréquentent de « gueusards ».
Autrement dit, ces jeunes filles égarées dans un milieu d'hommes ne peuvent être
que des prostituées comme celles des bordels qui suivent les armées en campagne.
Dans l'attitude méprisante de Perceval envers les filles, il y a du rejet de sa
propre sexualité. Lui, qui s'est juré de rester vierge jusqu'au mariage, ne
dénonce guère la survirilisation du milieu militaire. Pourtant, dans ces
milieux, l'homosexualité latente est bien présente, elle renforce le sentiment
d'une hypervirilité vécue comme s'opposant à la passivité féminine. D'ailleurs,
les caïds du lycée qui harcèlent Perceval, le frappent sur les parties, une
manière d'atteindre sa virilité, de le soumettre. Pendant un temps, Perceval
accepte la punition en silence. L'omerta est une valeur masculine, celle de la
Mafia, elle a force de loi dans un univers masculin, celui qui parle est une
balance, une gonzesse. Le deuxième impératif de l'homme dur, devenir quelqu'un
d'important, représente un vrai défi pour Perceval, contraint de se mesurer à
l'aune de l'ombre grandiose du père. Comment vaincre le père sans le tuer (ce
qu'il a envisagé dans son adolescence et qui constitue la dernière phrase de son
histoire de vie), telle est l'alternative ? Partager entre son admiration
et sa haine pour ce père despotique, Perceval hésite. Son histoire de vie est
une valse hésitation entre sa volonté de se conformer au modèle paternel et son
désir d'émancipation. Le tout surmonté d'une autorité supérieure, celle de Dieu.
Major de promo à Saint-Cyr, porte drapeau sur les Champs Elysée, Perceval a eu
droit aux honneurs du microcosme militaire mais ça ne lui suffit pas. Il veut
prouver sa virilité, mettre en jeu sa puissance, défier la mort, être un chêne
sans émotion, une machine à tuer, donner des gages à ce père qui lui a fait
croire qu'on l'avait trouvé dans une poubelle. « On
s'entraîne toute la vie pour quelque chose, pour atteindre ses limites, se
dépasser », une des phrases de Perceval qui en dit plus que de longs
discours, le dépassement de soi est ici la consécration de toute une vie de
contraintes fondée sur l'apprentissage d'une masculinité obsessionnelle. Les
femmes, sours, mères, épouses et « gueuses » n'y ont qu'un statut
secondaire, elles servent, au mieux, de témoin privilégié au pire de repos du
guerrier. Parallèlement à sa soumission au père, Perceval cultive sa dévotion
envers Dieu. Son engagement religieux semble anachronique tant il est coercitif,
pourtant Dieu ne récompensera pas son si zélé serviteur, il ne lui donnera pas
le fils dont il rêvait. Encore une fois, le fils, l'héritier reste une valeur
sûre qui permet de construire de l'imaginaire social. Perceval aurait voulu
pouvoir le modeler comme il le fut lui-même par son propre père. Il doit se
contenter de sa seconde fille, une sorte de garçon manqué qu'il entraîne au ski.
Dans l'histoire de vie de Perceval, il y a le père et tout le monde tourne
autour, entraîné dans un cercle de violence et de mépris. Paradoxalement, la
famille de Perceval est une communauté aux règles floues puisque le père peut
les transformer d'une minute à l'autre. Cet « environnement imprévisible » a déjà été décrit par
Bettelheim[54] :
« L'habileté avec laquelle les SS détruisaient la
foi du prisonnier dans sa capacité à prévoir l'avenir était
impressionnante ». Les SS n'avaient de cesse d'infantiliser les hommes,
en les maintenant perpétuellement dans l'improbable et l'incertain. « La plupart des prisonniers finissaient donc par adopter des
types de comportements de la petite enfance. comme les enfants, les prisonniers
vivaient dans le présent immédiat ». Perceval connaît cette inhibition,
cette incapacité à envisager l'avenir hors des frontières tracées par son père,
il lâche même un lapsus inouï : « La vie c'est
binaire, rater ou échouer !! » Restent quelques héros de cinéma
qui le font encore rêver, des chevaliers de légende, cintrés dans leur honneur
et leur uniforme impeccables et un professeur aux allures de clochard, un
« liseur » bourru, une sorte d'antidote au père.
Tanguy, du mama's boy au mari empêché
Tanguy
se livre peu, il évite bien soigneusement de décrire, avec précision, sa vie
d'avant l'armée, une vie peu valorisante, de pauvres. Il évoque succinctement
son statut de fils de chauffeur de bus et de dame de cantine. Il attribue à sa
mère rigoriste, avare et dure, le rôle de pater
familias, son véritable père étant décrit comme absent et faible. A travers
quelques phrases parsemées dans l'histoire de vie, on entend l'admiration
teintée de haine que Tanguy ressent pour cette mère despotique et castratrice
qui faisait régner une loi de fer. « Maman avait
une certaine rigueur, quand je suis arrivé à l'armée, j'ai trouvé que c'était
plutôt plus souple qu'à la maison. On peut parler d'une éducation stricte et
même dure». Cette confidence en dit long sur l'ambiance familiale, basée sur
des valeurs désuètes « se tenir bien à
table » et sur le non-dit « ma mère
occulte ». Contrairement à Perceval, Tanguy n'est pas en quête d'un
idéal d'hypervirilité, il admire les femmes, sa mère tout d'abord et son épouse.
Les femmes soumises ne l'attirent pas. Entre son statut d'officier supérieur,
défiant la mort sur les terrains d'opérations, et l'homme inconsistant qu'il a
choisi d'être chez lui, face à sa femme décrite comme une virago omnipuissante,
Tanguy navigue à vue. Nous prendrons ici le modèle de l'homme mou, concept
emprunté aux Scandinaves par Marie-Charlotte Badinter[55], pour expliquer
la tendance de Tanguy à construire son identité à l'extérieur de la famille.
Tanguy semble avoir plus souffert de l'invisibilité de son père que de
l'hégémonie maternelle. D'ailleurs, il se reconnaît quelques similitudes de
personnalité avec sa mère « le gène de la
rigueur » alors que le père est accusé d'avoir abandonné ses deux
garçons qui ont dû se débrouiller seuls. Ce père fantomatique, ce « père manquant », selon l'expression de Guy
Corneau[56], constitue une
des plus fortes entraves à la construction identitaire d'un être-sujet masculin.
Tanguy peine à évoquer ce père flottant, indifférent, comme si la mémoire,
réceptacle des émotions, avait fait le vide sur cette figure décharnée, méprisée
et pour tout dire inutile. Parallèlement, Tanguy se décrit, lui-même, comme un
père de médiocre qualité, « je ne suis pas un vrai
papa », par opposition à sa femme qui s'est rendue indispensable à ses
enfants. La fuite paternelle s'indure en
une fatalité atavique : impuissants et inutiles, de père en fils. Par
opposition, les femmes, dans l'histoire de vie, sont présentées comme des
entités puissantes, vitales, indépendantes voire dangereuses. Tanguy admire sa
femme, et n'hésite pas à se dévaloriser, « si
j'étais célibataire, je serais un abruti militaire ». Cette ambivalence
entre son identité de militaire sportif et guerrier et son identité d'homme nié
dans son foyer, méprisé par ses propres enfants, « les garçons trouvent que papa est chiant quand il est à la
maison », provoque une sourde déstructuration que Tanguy
« gère » par l'accélération des conduites « Moi, il faut que ça bouge.En fait, je suis un zappeur, j'ai
besoin de rapidité, la décision doit être immédiatement suivie de la
réalisation. Ce que j'aime, la pression, les réflexes ». Encore une
rhétorique que ne dédaigneraient pas les tenants de l'homme dur, engagés dans
une fuite en avant, une compétition effrénée avec les autres hommes, censée leur
procurer une compensation à l'insondable fragilité de leur virilité face aux
nouvelles femmes. Ce que décrit Tanguy, dans son paradoxe adolescent, c'est
l'obsession d'une masculinité idéale qui ne peut s'accomplir que dans les
comportements à risque. Pour Perceval, le père, survirilisé, distant et
inaccessible, est source de violence et de mésestime de soi, pour Tanguy, le
père dévirilisé et fragile, représente un autre danger bien réel, celui de la mauvaise identification. Le fils
d'un père manquant ne peut couper le cordon avec la mère, sa masculinité reste
inachevée laissant planer sur son identité une incertitude profonde avec pour
corollaire l'obligation de se construire un mur de certitudes, une carapace
symbolique, hypervirilisée. Et quelle meilleure carapace qu'un uniforme bien
identifié, celui d'un ordre combattant ? Y gagner des galons, c'est surtout
y gagner des galons de virilité.
En
forme de synthèse de ce chapitre, nous allons, maintenant, nous intéresser à
l'activité des êtres-sujets-au-monde qui oeuvrent « en concurrence ou en
connivence » dans le but de la production de territoires, et singulièrement
du premier d'entre eux : la maison. Nous nous appuierons souvent sur les
intéressantes conclusions d'un petit livre du géographe Roger Brunet[57].
Selon
Roger Brunet, « l'individu (que nous
appellerons l'être-sujet) vit généralement en famille,
il élit ses terrains d'action, ses lieux d'habitat et de loisirs qu'il
construit, aménage, transforme, améliore et dégrade. il décide de rester, de
migrer ou de voyager. selon des degrés de liberté qui, certes, sont très variables selon le monde auquel il
appartient, selon ses représentations et ses informations, ses moyens techniques
et financiers, voire selon l'état des lois ». L'interprétation des
tableaux de la géodynamique idiosphérique de nos six témoins[58] montre l'importance cruciale des lieux
d'habitat et surtout des maisons dans l'appropriation d'une socialisation
primaire ou secondaire. D'ailleurs, Berger et Luckmann[59] ne croit guère
à l'intériorisation d'une réalité qui reposerait sur des techniques pédagogiques
ne pouvant être « apportées à la maison »
tant la réalité originelle, intangible d'un enfant est la maison, la maison
princeps, la maison caverne, la maison matricielle. En comparaison, toutes les
réalités ultérieures sont artificielles. On ne s'étonnera donc pas de trouver
dans les histoires de vie de nos six témoins des références nombreuses à la
maison, cour d'honneur de la dramaturgie familiale. Il s'agit ici de la maison
natale, celle qui a construit le monde de la socialisation primaire, la maison
« de la première aube de la réalité »[60].
Des
trois femmes, seule Dune reste très évasive sur sa maison originelle, c'est que
le nomadisme a imprégné son enfance. Dune, née en Afrique, n'a pas de maison,
elle a un sac à dos, une carapace en toile qui contient son territoire en
mouvement. D'ailleurs, ses propos équivoques, sur les maisons où elle ne peut plus vivre et les maisons où elle ne veut plus vivre, confirment le désir de fuite sur les
chemins, dans les déserts, dans les montagnes. Cette originalité de caractère de
Dune concerne son propre foyer, son rêve serait d'accoler sa salle de spectacle
à sa maison personnelle (une double carapace en somme), une façon de concilier
vie professionnelle et vie de famille. La salle de spectacle représente le
monde, ce monstre froid qui fait très peur à Dune. En l'invitant à se produire
sur une scène, Dune se l'approprie, le domestique, au sens plein du terme, elle
le rend dépendant de son champ à elle, comme lorsqu'elle écoute les histoires
d'aventure personnelle à la radio. Dune envie visiblement les héros
radiophoniques et les comédiens pour leur capacité à créer le monde à leur image
voire à leur imaginaire. La maison de Dune n'existe pas car elle englobe le
monde des possibles et des migrations sans fin, sac au dos. Sa maison de compensation est l'identité de nomade.
Jusqu'à son mariage et la naissance de ses enfants, Dune a connu la liberté en
parcourant le vaste monde comme une aventurière, une exploratrice, une amazone
sans frontière, tentée par l'amitié particulière. Mais cette identité imaginaire
finit par s'effacer devant la réalité de la socialisation primaire : Dune
est une femme, non diplômée dans une société patriarcale, basée sur la
méritocratie et la compétition. Dès lors, l'accomplissement de la personnalité,
sa capacité à intégrer les mondes secondaires qui se présentent à elle tout au
long de sa formation d'être-sujet-au-monde, sont fortement obérées.
La
maison matricielle de Joss est un microcosme infernal où les membres de la
famille s'écharpent, un univers à la Mauriac ou Bazin. Pour échapper aux
moqueries de ses soeurs, Joss, adolescente, s'enferme dans sa chambre ou fait
claquer les portes. C'est une maison funeste sans héritier mâle, un gynécée
cerné de moucharabiehs, où s'exacerbent les rancoeurs et les jalousies, sous le
regard indifférent d'un père faible et pleurnichard. Pourtant, cette maison
détestée reste la référence de Joss, tant il faut, d'après Berger et Luckmann,
de « chocs biographiques pour désintégrer la
réalité massive intériorisée au cours de la prime enfance », Joss vit
toujours sous le paradigme matriciel, les intériorisations secondaires ne sont
que des caches dans lesquelles elle endosse des rôles jetables (l'étudiante
courageuse, la mère exemplaire, l'épouse modèle, la sour attentionnée, la
stagiaire appliquée), mais elle ne peut échapper à la jalousie qui la taraude.
Joss a fait construire sa propre maison, elle l'habite mais est habitée par la
maison originelle, celle du désamour, de l'échec et de la marginalisation. Joss
a dû, de surcroît, consentir quelques sacrifices pour s'offrir sa maison de compensation, preuve de réussite sociale. Pour trouver les
fonds, elle a travaillé dur avec ses parents dans l'épicerie, tant travaillé
qu'elle a raté ses études de psychologie. Mais il lui fallait montrer à sa sour
aînée, la femme du médecin, qu'elle pouvait avoir une belle maison, elle aussi.
La maison, signe extérieur de richesse, scelle l'union du couple, en exhibe les
fondations. Comme si le fait de posséder un toit et des murs étaient la garantie d'une nouvelle
identité, une identité secondaire puissante. Mais la réalité subjective du
premier monde intériorisé et celle, objective, des mondes secondaires, n'ont pas
la même valeur, la première reste soumise à la dictature des émotions, la
seconde est clairement moins contraignante car « bon marché » en terme
d'investissement affectif.
Pour
Marie-Charlotte, la maison originelle, celle de la socialisation primaire, est
un château qui domine la ville, les nouds routiers et ferroviaires d'où viendra
le prince charmant, celui qui permettra l'accomplissement de son destin de
monnaie d'échange des grandes familles. Toutes les autres maisons, décrites dans
l'histoire de vie sont soit des masures de manants, des lieux où l'on se cache,
au fin fond de la campagne, des maisons coupées du monde (du grand monde) soit
des maisons de compensation (la maison des parents
dans le Midi) qui ne peuvent accueillir tout le monde, des maisons
insatisfaisantes, instables. Marie-Charlotte rêve sa maison château, ouverte sur
le monde, dotée de moyens de migration, de chemins, de carrefours, de toute une
construction d'objets géographiques plantés autour d'elle et renforçant son
pouvoir d'attraction. Les autres maisons sont vouées à l'isolement, presque à
l'insularité, un seul chemin y mène, celui du renoncement. La maison matricielle
de Marie-Charlotte est un fantasme de toute puissance, qui est comme le blason
de sa famille. Privée de cette représentation d'elle-même, Marie-Charlotte n'a
plus de corps social pas plus que de corps singulier. Ses socialisations
secondaires auront d'autant plus de mal à s'imprégner que l'identité primaire
aurait été malmenée. Il en va de même pour l'apprentissage des langues vivantes,
il est rendu très difficile quand la langue maternelle a été mal intégrée.
Cézanne
ne se sent vraiment bien que sur le chemin de sa maison d'enfance quand il court
dans les vignes, le fusil sur l'épaule, le nez dans les nuages. A l'âge adulte,
il court bien d'un théâtre d'opérations à l'autre mais il ne parvient pas à
extirper la nostalgie de cet âge d'or, dont il retrouve le goût à chaque réunion
familiale dans la propriété de son enfance. Pour Cézanne, la socialisation
secondaire qui a commencé avec l'internat est un parcours du combattant, une
épreuve sans fin où il passe son temps à trahir son « moi réel ». Les
références au foyer sont extrêmement rares dans son histoire biographique, il
l'évoque pour souligner qu'il faisait appartement à part avec sa femme, au début
de leur union. Il laisse entrevoir également une vie de contraintes liée à la
présence de l'enfant handicapé. Les institutions spécialisées et les hôpitaux
sont décrits comme des entités malfaisantes, nuisibles à la carrière
militaire mais pourtant incontournables. Plus que tous les autres témoins,
Cézanne s'est construit des identités secondaires de toute pièce, ce faisant il
n'a cessé de se trahir mais également de trahir ses autres significatifs,
multipliant les conflits internes et les sentiments de culpabilité. Même si,
comme le suggèrent Berger et Luckmann,[61] «tous les hommes, une fois socialisés, sont des
« traîtres à eux-mêmes » potentiels », le cas de Cézanne
semble relever d'une trahison systématique pour intégrer un système de
normalisation personnelle. Cézanne pratique ce que les deux sociologues nomment
l'alternation. Il alterne les différents mondes de
la socialisation secondaire pour ne jamais être en face de son « moi
réel », son identité première. Cependant, il n'intègre pas chaque nouvelle
réalité comme LA réalité, il appréhende des mondes contradictoires en vertu
d'objectifs spécifiques. Il a trahi ses parents en suivant des copains
communistes, trahit ses copains communistes en intégrant l'armée, trahit l'armée
en soutenant la cause des femmes, trahit sa femme en l'épousant uniquement pour
sa carrière, trahit son âme d'artiste en bricolant des oeuvrettes, trahit son
côté féminin, en mettant une cravate. Chaque identification à un nouveau monde
de significations entraîne Cézanne un peu plus profond dans le labyrinthe de son
machiavélisme, il a joué tous ses coups comme dans une partie d'échecs mais il
confesse une totale naïveté, un détachement innocent, la main invisible du destin. Le hasard serait aux
commandes de sa vie. A y regarder de plus près, il semblerait que sa maison de compensation soit surtout constituée de sa
capacité à manipuler les rôles (les siens et ceux des autres) selon la
situation. Ainsi Cézanne, le fils de paysan devenu lieutenant-colonel, ne
s'enflamme pas devant l'ascenseur social, il reste prisonnier de son
narcissisme.
Perceval, lui, s'est fait les ergots dans un gallodrome,
c'est du moins ainsi qu'il dépeint sa maison initiale, celle où son père régnait
en maître de la basse-cour, dressant ses coquelets au combat et ses poulettes à
la soumission. Perceval, tout comme Dune, est un enfant nomade. Fils de
militaire, il a vécu en Afrique, connu divers domiciles, sa maison n'est qu'une
construction mentale, elle est faite des briques de l'intolérance et de la
méfiance de l'autre, recouverte d'un dôme de vertu rigoriste, elle abrite le
Saint Graal, la parole de Dieu et du père. Elle n'a pas de lieu ni de temps,
elle est transcendée par la foi de Perceval. Cerné de commandements virils et de
crucifix mentaux, Perceval n'a pas besoin d'une maison matricielle réelle.
D'ailleurs tous les lieux qu'il décrit dans son histoire de vie sont empreints
d'une négativité inhérente à la déception qu'il ressent à chaque fois : le
simulacre de la messe l'agace, il s'y rend plutôt pour se différencier des
autres, l'école catholique a perdu ses valeurs en même temps que ses crucifix,
les collèges et les lycées militaires sont trop laxistes, pas assez disciplinés,
ouverts aux filles. Même les théâtres d'opérations manquent de grandeur pour ce
héros autoproclamé. Les seuls territoires sur lesquels Perceval émet des
opinions positives sont imaginaires : le cinéma avec ses héros de légende,
ses professeurs bienveillants et ses artistes d'exception mais aussi la
« société civile », ce champ de mystères qu'il imagine peuplé
d'ennemis qu'il faut combattre dans l'honneur, sa maison
de compensation est une croyance, une posture. Perceval se vit comme le bras
armé de Dieu. On ressent dans cette histoire de vie toute la fragilité d'une
construction mentale, bâtie sur une rhétorique de l'exclusion et de la peur. La
socialisation primaire de Perceval est pervertie, prostituée par l'intervention
ambivalente d'autres significatifs, à la fois étrangers, inatteignables et
humiliants. La maison mentale de Perceval a des allures de saloir où l'ogre (le
père) des contes et légendes prépare ses repas futurs, sous le regard
indifférent ou peureux d'une mère impavide. Perceval sait qu'il sera mangé, il a
seulement le choix de la sauce. Il se raconte une sorte de conte affreux
semblable à celui du Petit Poucet. Lui, le blondinet, « trouvé dans une poubelle » sensible et si attaché
à sa maman, est abandonné dans une école militaire où il doit faire ses preuves
(semer des pierres blanches). Il y est seul face aux monstres, les caïds, et aux
tentations, les filles. Pour Perceval, les territoires se gagnent sur la peur,
par la violence. La carence de socialisation primaire rend l'imprégnation des
identités secondaires difficile voire impossible à construire.
Tandis
que Perceval fantasme sa maison matricielle, Tanguy la déconstruit en autant
d'éléments de rejet de sa socialisation primaire. En rejetant sa maison
originelle, il refuse aussi le ventre qui l'a porté et la communauté (classe
sociale) dont il est issu. Tanguy a honte des autres significatifs qui ont constitué le monde de son enfance, il ne se
reconnaît pas dans cette classe sociale de petites gens sans ambition, qui
ont peur de manquer. Tanguy appartient à
d'autres maisons, des territoires conquis de haute lutte : la maison de ses
beaux-parents en Alsace, un endroit où ses enfants se ressourcent, un jardin
d'Eden où s'ancrer, et puis son propre foyer, une maison carnaval où il est
toléré, presque en visite. La maison
carnaval est coupée en deux avec, au centre, un pont, le lit, entre les deux
rives ennemies. D'un côté, Tanguy et sa bonne éducation de fils de pauvre, de l'autre, le dilettantisme,
la négligence de la gosse de riches. On imagine les vêtements de Tanguy, bien
pliés sur une chaise, ceux de sa femme éparpillés sur la moquette. A table, le
fossé se creuse, Tanguy a appris à bien s'y tenir, sa femme, la fille du
général, n'a que faire des principes populaires, elle est au-dessus de lois,
fussent-elles celles de la bienséance. Tanguy admire sa femme, elle est
tellement à l'aise dans sa géosphère, elle le remet à sa place, la place d'un
père insignifiant, manquant, absent, inutile. Celle de son propre père, le
chauffeur de bus. La maison du général et son propre foyer constituent les
fondations des identités secondaires de Tanguy mais il reste possédé par ses
premières imprégnations du monde, par sa première maison : il fait des
économies car il a peur du lendemain et reste un rigoriste incorrigible, comme
sa mère. Il ne peut même pas profiter pleinement de sa réussite professionnelle,
de cette ascension sociale, qui lui tient lieu d'alibi universel. Car Tanguy n'a
pas fait le deuil de sa première socialisation, il en porte les stigmates. La
première maison est d'abord celle du secret, le gros secret de famille, la mort
du frère aîné. C'est une maison tombeau où l'on parle peu, les non-dits et les
faux-semblants rendent l'air irrespirable, Tanguy évite d'emmener ses enfants
dans cet univers étriqué et malsain. Mais il reste malgré tout attaché aux
valeurs de cette première phase de socialisation, s'il dit ne pas en vouloir à
ses enfants d'avoir intégré les « valeurs du
pognon », ses valeurs à lui sont ailleurs, elles lui ont été transmises
avec le lait maternel. Son hommage appuyé à l'école de la République et aux
« hussards noirs » dévoile son attachement
à la notion de service public, il reconnaît les vertus de l'ascenseur social, ce
faisant, il intègre le paradigme axiologique et politique de sa classe sociale.
En effet, la famille initiale reste le creuset de l'identité politique des
individus[62], elle constitue
également « un lieu d'inculcation mais aussi
d'échanges où se façonnent et se transmettent les valeurs et les modèles
culturels entre les générations ». Ainsi, Tanguy, bien qu'entouré de
protestants dans le monde de sa femme, continue à se prévaloir de
l'agnosticisme, une « valeur » héritée de ses parents, d'anciens
catholiques qui ont perdu la foi. Entre la maison tombeau et la maison carnaval,
Tanguy « pédale » frénétiquement. S'il
s'arrête, il a peur de tomber d'un côté ou de l'autre. Or sa survie identitaire
est justement dans l'équilibre qu'il a su trouver entre les deux, un équilibre
précaire bâti sur des choix entre le monde donné de la socialisation subjective
et le monde idéalisé de la socialisation secondaire. Sa maison de compensation est l'activisme, la vitesse.
L'armée, l'un des mondes de la socialisation secondaire, est en train de rendre
les armes, Tanguy a compris qu'avec l'âge, l'action, les voyages, le risque,
« la paille aux fesses », c'est fini. Il
sait ce qui l'attend, la fonctionnarisation, un bureau, un lieu clos où ses
obsessions auront tout loisir de se développer, il est temps pour lui de se
lancer un nouveau défi, pour éviter de rentrer à la maison.
L'Energie : L'acces au savoir, entre accomplissement et assujettissement
Savoir "dans la tête" et savoir "dans la main"
Nous
retiendrons la définition de M. Cifali : « Le
savoir se définit comme un ensemble de significations, historiquement constitué,
nécessaire à la survie et à l'organisation de la société »[63]. Parallèlement,
nous ajouterons que les savoirs constituent les acquis de l'individu, ce
qui lui appartient en propre et lui permet d'agir sur le monde. Nous devons ici
nous poser la question de l'émergence de la vocation d'apprentissage en
tant que construction de son rapport au savoir par l'individu lui-même à travers
le processus psychique des pulsions, l'influence socio-culturelle des habitus et
cette marge si fine d'incertitude, cet entre-temps où la culture échappe à
l'institution narcissique par la force du désir d'universalité. Pour un enfant,
explique Mary Chadwick[64], connaître
c'est posséder : «C'est pour cela que la frustration en matière de savoir est
aussi grave, c'est comme si l'objet de satisfaction était repris dans la main ou
dans la bouche de l'enfant ». Quand la maîtresse de Joss lui fait
refaire son poussin de la main droite, la petite fille en garde une frustration
inaltérable, si forte qu'elle se manifeste dès les premières lignes de
l'histoire de vie de Joss adulte. « J'ai du m'en
contenter » confie Joss en évoquant le second poussin. L'autre, le
premier, le vrai, a été jeté à la poubelle. On imagine la violence d'une telle
situation qui constitue une dénégation du désir individuel, contraint et même
nié en raison d'une pratique institutionnalisée : « C'était interdit d'être gauchère. » La pulsion
libidinale est garante de la pulsion de savoir, comme elle, elle s'appuie sur le
désir qui, lui, associe le savoir et le faire. Un intéressant rapprochement pourrait s'opérer
avec le rapport d'imbrication et d'intrication entre les savoirs théoriques et
les savoirs d'action, entre le « savoir dans la
tête » et le « savoir dans la main
»[65]. Ce rapport fait l'objet d'une très sérieuse
empoignade universitaire. Qu'est ce qui vient avant, la poule ou l'ouf, la
théorie ou l'action, le cerveau ou la main ? De plus en plus de chercheurs
tendent à mettre les savoirs d'actions devant, en vertu de la correspondance
entre pratique et abstraction face à une situation problématique. « En présence d'un problème, explique Jean-Blaise Grize, nous commençons souvent à agir un peu n'importe comment
pour voir, puis, par une première réflexion, nous tentons de tirer quelques
régularités des actions exercées sur le matériel de ce problème particulier et
ce n'est qu'enfin, et même pas toujours, que nous en appelons à des savoirs
organisés en systèmes généraux »[66]. Dune en
apporte une version vécue : « Mon premier
directeur nous a pris pour des éducateurs de loisirs, je me rends compte qu'on
ne connaissait rien et qu'il nous a fait confiance. C'était un militant, les
gens de valeur croient toujours en quelque chose. Moi, j'avais une
obsession : me former, apprendre ». Ce que Dune dit c'est qu'elle
s'est formée sur le tas en écoutant et admirant un homme, une sorte de maître
(au sens du compagnonnage). Ici, elle n'aborde jamais la question de la théorie
et de la pratique, comme si le facteur humain de transmission suffisait à gommer
la division originelle. Bruno Latour refuse
l'opposition théorie/pratique et la notion de « savoir dans la tête »[67]. Il conteste
jusqu'à l'existence même des savoirs théoriques et dénonce LA différence entre
pratique et théorie comme la résultante d'une imposition culturelle a priori, d'un
véritable « viol ». On pourrait même parler de viol collectif
dans la mesure où le savoir y passe aussi, scindé qu'il est, par l'usage, en
facultés théoriques et capacités pratiques, en « savoir dans la tête » et « savoir dans la main ». Ainsi, la pratique, que B. Latour rebaptise
le travail, consiste en un processus d'activité, situé en un lieu précis,
assigné à un corps particulier, sous-tendu par des habitudes qui sont autant
d'expertises. Dune, encore : « Au CAP, j'ai eu
la théorie, pas la pratique, j'avais rien appris ». Contrairement aux
représentations sociales classiques qui ont tendance à valoriser la théorie
(plus élevée) par rapport à la pratique (plus terre-à-terre), Dune avoue,
implicitement, son désintérêt pour une formation qui lui avait été imposée et à
laquelle elle n'a concédé que le minimum : l'approche théorique qui permet
de garder ses distances. L'attitude livresque peut être une position de recul
qui maintient l'affectivité hors du cercle de l'action mais elle peut,
également, constituer la garantie d'une liberté basée sur la raison sans être
pour autant privée des pulsions et singulièrement du désir. Pour B. Latour, la passion des hommes pour la
théorie, leur envie d'y croire vient de la volonté de pouvoir qui les anime, ils
veulent « tout tenir dans leurs mains fragiles...
Tout, de l'infiniment petit à l'infiniment grand. Leur passion pour la théorie
est existentiellement politique ». Nous partageons avec B. Latour sa
conviction que l'approche nouvelle des savoirs abstraits et des savoirs concrets
est essentiellement politique, mais nous n'en tirons pas les mêmes conclusions.
La volonté orchestrée de détacher du savoir, par l'imposition mystique d'une
connaissance infuse à l'individu, d'une autoformation assistée par ordinateur et
pilotée par le marché, une partie très importante des citoyens nous paraît
inscrite dans une logique capitaliste et mondialiste d'aggravation des
inégalités de base, justification d'un abandon programmé de tous les inutiles.
Hans Peter Martin et Harald Schumann[68] racontent qu'en
1995, « cinq cents hommes politiques, leaders
économiques et scientifiques de premier plan » se sont réunis à l'hôtel
Fairmont de San Francisco, sous l'égide de la fondation Gorbatchev, pour
confronter leurs points de vue sur l'avenir du monde. Au préalable de toute
discussion, il fut établi que « dans le siècle à
venir, deux dixièmes de la population active suffirait à maintenir l'activité de
l'économie mondiale ». Qu'allait-on faire de l'armée des
inutiles ? La réponse fut apportée par Zbigniew Brzezinski, ancien
conseiller pour la sécurité nationale de Jimmy Carter, sous la forme du
« tittytainment ». Ce terme désigne une
sorte d'anesthésie collective scandée par la berceuse lancinante et permanente
des médias, il est composé d'une contraction de entertainment (divertissement)
et de tits (seins en argot américain). L'évocation des seins se réfère ici à
leur fonction matricielle et nourricière. L'idée de Zbigniew est que, dans un
monde où 20 % de la population mondiale suffira à faire tourner l'économie, le
problème des nantis consistera à « nourrir » la majorité démunie, de
clips et de chips, afin qu'elle se tienne tranquille. « Un cocktail de divertissement abrutissant et d'alimentation
suffisante permettrait, selon lui, de maintenir de
bonne humeur la population frustrée de la planète ». Ce programme
assigne les structures de formation à la complicité. A l'aune de ce projet
discriminatoire de dimension mondiale, la brillante démonstration de Jean-Claude
Michéa[69] sur « l'enseignement de l'ignorance » paraît
incontournable : d'un côté, l'appareil éducatif devra conserver des pôles
d'excellence où seront enseignés des savoirs sophistiqués et créatifs, destinés
à reproduire « les différentes élites
scientifiques, techniciennes et managériales », de l'autre, il produira
de la main d'ouvre aux compétences techniques moyennes, équipés de savoirs
« jetables ». Pour les premiers, culture
et esprit critique seront requis et enseignés par les meilleurs professeurs,
pour les seconds, la grande masse des apprenants, l'apprentissage basique en
solitaire, devant son ordinateur, avec le didacticiel correspondant, suffira. On
voit où l'autoformation risque de finir sa belle carrière libertaire en se
transformant en dressage à distance sans qu'il soit possible pour les apprenants
de se rencontrer et de créer ainsi les conditions d'une rébellion éventuelle.
Reste l'immense masse de ceux que l'OCDE (Organisation de coopération et de
développement économique qui regroupe trente pays) désigne comme un marché
définitivement non rentable : « Leur exclusion
de la société s'accentuera au fur et à mesure que d'autres vont continuer à
progresser ». Pour ceux là, il reste le « tyttitainment ». Cette fable ultra conservatrice
a, bien sûr, assez peu de chances de se mettre en place sans heurts. Les
« inactifs » de la planète risquent fort de ne pas se laisser
manipuler aussi facilement, d'autant que des élites pensantes potentielles
existent dans ces groupes à l'abandon. Même si la formation tout au long de la
vie ne prétendait produire que des citoyens malléables, flexibles, culpabilisés
par leur propre échec, toute approche du savoir n'en constituerait pas moins une
potentialité de liberté. A la flexibilité mauvaise, certains opposent
d'ailleurs, aujourd'hui, la plasticité joyeuse, boîte à outils évolutive d'une
quête de sens politique. Les nomades, jetés sur les routes de la mondialisation,
seraient devenus élastiques. Leur adaptabilité, gagnée sur de douloureuses
contorsions, pourraient les rendre maîtres du jeu.
La plasticité tout au long de la vie
Plasticité ? Si l'on s'en tient à la définition du
dictionnaire[70], il ne s'agit
ni plus ni moins que d'une qualité de ce qui est « plastique, malléable, souple, modifiable ». Pour
le groupe de recherche Plasticités Sciences Arts[71] dont la
vocation est de prendre en compte « le concept de
plasticité comme principe sous-jacent à l'organisation de toute forme de vie,
d'art et de pensée », « la plasticité est
un état inhérent à la matière, elle s'observe dans et par un cerveau qui pense
dans un monde dont la dynamique évolutive est foncièrement plastique,
c'est-à-dire dont le comportement global n'est pas rigide et passif mais au
contraire souple, auto cohérent et hautement interactif ». Dans un
contexte de capitalisme mondialisé, la plasticité trouve, tout naturellement, à
s'embaucher dans l'entreprise de dévalorisation de la liberté, au nom de la
nécessaire adaptation aux contraintes économiques. On la rapproche volontiers de
la flexibilité, une notion terriblement connotée socialement, qui renvoie à la
soumission des salariés sous la main invisible du
grand marché mondialisé. Parallèlement, les nouvelles découvertes sur le cerveau
font état de sa grande plasticité qui n'est autre que sa capacité quasi infinie
à se réparer, se développer et se transformer. Une propriété qui semble
coïncider avec la flexibilité, essence même du capitalisme. Pourtant, rien n'est
simple, comme l'explique Catherine Malabou[72] : « La flexibilité est la plasticité moins son génie. Là
où la première nous rend ployables - et par là taillables et corvéables - à
merci, la seconde fait de nous des libertés créatrices. La flexibilité est
principe de docilité, la plasticité puissance d'invention. Ici le concept -
précisément cerné par la science - d'un enrichissement possible, mieux :
d'une désobéissance nécessaire ; là une notion vague - apportée par la
marée idéologique - propre à justifier toutes les soumissions ».
Autrement dit, la flexibilité non, la plasticité oui, comme aurait dit un
célèbre humoriste. C'est que la plasticité, avec son potentiel créateur et sa
dimension neuronale, semble convenir au processus d'élaboration de l'humanitude
en l'homme, elle semble
porter des torrents d'adaptabilité, construits sur un a-venir sociohistorique,
inconnu, angoissant, surprenant mais superbe. La plasticité c'est l'acte de
civilisation par excellence, l'acte de cohérence avec le monde. L'homme se
manifeste en actes civiques face à des situations-problèmes toujours nouvelles.
Comme son environnement, l'être-sujet-au-monde n'est toujours qu'en devenir, en
construction, en processus. C'est de son adaptabilité vivante et fluide qu'il
tire sa capacité à résister aux stress physiques et psychiques. Une adaptabilité
que Darwin postula inscrite dans les gènes par l'accumulation de mutations
positives et d'une sélection naturelle et cumulative. Pour Darwin, les mutations
ne devaient rien au hasard, les plus forts, les plus résistants et les plus
agressifs survivaient et trouvaient plus facilement des partenaires assurant
ainsi leur descendance et donc la diffusion de leur patrimoine héréditaire. Mais
même le maître a été contesté. Pierre Kropotkine[73], le prince
anarchiste, biologiste et géographe, a remis en cause dans son livre « L'Entraide, un facteur de l'évolution », paru en
France en 1906, la primauté de la compétition dans la théorie de la sélection
naturelle. Les mieux adaptés ne seraient pas forcément les plus agressifs mais
peut-être les plus sociaux et les plus solidaires. La coopération aurait été
plus efficace que la sanglante rivalité. Kropotkine, s'appuyant sur de multiples
observations du monde animal, des tribus primitives, des cités médiévales,
combattait les thèses darwiniennes qui faisaient de la compétition, du combat,
de l'envie et de la haine, les facteurs essentiels du progrès. Cette approche
intéressante et généreuse ne doit pas être confondue avec le commensalisme, soit
la relation entretenue par des sujets vivants dont l'un tire avantage de l'autre
(nourriture ou abri) sans pour autant déranger le premier. Le poisson-ventouse
rémora collé sous la raie manta en est un exemple frappant. Cette entraide
particulière se fonde plus sur l'indifférence et la dépendance que sur la
coopération. Or le contexte sociétal humain est celui d'une plasticité globale
et non de convenance. L'être-sujet apprend des autres qui apprennent de lui.
Dépendants ou indifférents, les commensaux subissent, eux, la loi du
déterminisme total. Nous y voyons, néanmoins, une forme métaphorique de la
paresse et de la lâcheté. Le poisson-ventouse, déterminé à se faire traîner et à
se faire nourrir par la raie manta, ne fait que subir sa destinée mais que dire
du paresseux et du lâche qui aurait rejeté, dans la société humaine, l'idée de
l'effort et de la responsabilité pour s'en remettre à une (sainte) providence
qui assumerait les actes et la liberté ? Nous y reviendrons plus loin, dans
le chapitre consacré au travail et à son effacement dans le réel et dans la
pensée par la domination du ludique. L'être-sujet-au-monde ne planifie pas son
univers et ses actions, il s'adapte, par sa créativité et son courage, à la
complexité croissante de son environnement. Ce faisant, il ne peut ignorer ses
pairs, ses collatéraux, ses alliés, ses autres dans la réalisation d'une volonté
collective de vivre ensemble une aventure laborieuse et idéelle. Pour Michel
Klein[74], c'est le
premier pas qui coûte : " Or, commencer - commencer de lutter, commencer
de résister - non seulement ne va pas de soi, mais peut aller aussi contre
soi-même, malgré soi. Malgré la peur, malgré l'inertie, malgré ce qui en nous
permet et pousse aux douces lâchetés, aux serviles abandons. Sans doute, ce qui
se nomme « lâcheté »' nous propose-t-il de ne rien commencer
quand il faudrait commencer quelque chose, ou bien de suivre ses propres
pesanteurs en un gras laisser-aller de soi-même en soi-même, en dépit de tout,
comme aspiré par sa propre nuit. ". Avoir du courage, c'est lutter avec force contre les
déterminations et la peur de la transgression. C'est soutenir ses convictions,
arracher l'adhésion, être un militant de sa propre vision sans mépriser celle
des autres. Le courage est la condition première de la liberté qui s'atteste
face au déterminisme. Le déterminisme induit la présence d'un « coefficient d'adversité » que tout homme rencontre
dans la réalisation de son ou ses projets. Sartre[75] n'y voit nulle
limite à notre liberté : « Le coefficient
d'adversité des choses, en particulier, ne saurait être un argument contre notre
liberté, car c'est par nous, c'est-à-dire par la position préalable d'une fin
que surgit ce coefficient d'adversité. Tel rocher qui manifeste une résistance
profonde si je veux le déplacer, sera, au contraire, une aide précieuse si je
veux l'escalader pour contempler le paysage. En lui-même - s'il est même
possible d'envisager ce qu'il peut être en lui-même - il est neutre,
c'est-à-dire qu'il attend d'être éclairé par une fin pour se manifester comme
adversaire ou comme auxiliaire. (...) Sans les pics et les piolets, les sentiers
déjà tracés, la technique de l'ascension, le rocher ne serait ni facile ni
malaisé à gravir ; la question ne se poserait pas, il ne soutiendrait aucun
rapport d'aucune sorte avec la technique de l'alpinisme. Ainsi, bien que les
choses brutes (...) puissent dès l'origine limiter notre liberté d'action, c'est
notre liberté elle-même qui doit préalablement constituer le cadre, la technique
et les fins par rapport auxquels elles se manifesteront comme des limites. Si le
rocher, même, se révèle comme "trop difficile à gravir", et si nous devons
renoncer à l'ascension, notons qu'il ne s'est révélé tel que pour avoir été
originellement saisi comme "gravissable" ; c'est donc notre liberté qui
constitue les limites qu'elle rencontrera par la suite ». La plasticité
de l'homme serait donc soumise à son imaginaire et à sa volonté. Mais ce n'est
pas suffisant, il y faut, bien sûr, de la connaissance et toujours du courage.
Imaginons que le rocher de Sartre soit une structure de formation, que les
instruments d'alpinistes soit des outils pédagogiques et que l'ambition et le
désir de chaque apprenant soit la lumière qui éclaire le projet, l'autoformation
ne déterminerait-elle pas le coefficient d'adversité ? Voyons qu'est-ce que
l'autoformation ici, si ce n'est la manière par laquelle l'apprenant manie ses
propres outils, sa propre culture pour réaliser un programme somme toute ficelé,
celui de la structure au minimum, de la société qui l'entoure en tout cas.
L'autoformation souligne les limites de l'individu, enfermé dans des grilles
d'évaluation multiples dont il n'a pas les clés. Elle ne l'invite pas à saisir
d'autres outils (vocabulaire, culture) et surtout à s'en servir. L'autoformation
renforce le déterminisme, elle insulte le mal formé, le réduisant à sa petite
personne alors qu'il porte en lui une potentialité d'humanité. L'autoformation
nie la transmission du savoir, elle induit l'hypothèse d'un savoir infus,
spontané, inné. La fructification de ce capital individuel se manifeste par
l'accès au travail. Dès lors, toute personne, privée de travail, n'est qu'un
déchet, une machine sans objet, inerte et inutile. Mais que faire quand le
travail n'existe plus, quand l'humanité s'est débarrassé de cet esclavage, les
être-sujets peuvent-ils espérer prospérer dans ce que Hannah Arendt appelle le
« désoeuvrement », soit l'avènement d'une
société sans esprit et sans action.
La crise du travail et la peur du vide
Le travail n'a jamais
été considéré comme une activité relevant de la qualité intrinsèque de l'homme,
au contraire, Aristote, lui-même, en percevait bien tout l'aspect contraint,
même s'il évitait d'évoquer la condition des esclaves, ce qui aurait eu pour
effet de remettre en cause tout l'édifice de la société grecque basée sur une
terrible injustice. Aristote ne voulait pas penser la fin de la
« skolé » pour une minorité d'hommes libres car il n'arrivait pas à
entrevoir l'automatisation du monde du travail et donc l'accession de la
« skolé » pour tous, esclaves compris. Skolé chez les Grecs, otium
chez les Latins, le terme varie, mais désigne la même aptitude : celle de
consacrer ses loisirs, entre autres, à l'enrichissement personnel, intellectuel
et politique. Skolé a donné le mot école qui
confirme la distinction entre les formes de loisirs studieux et l'oisiveté.
Entre otium et negotium,
c'est-à-dire le monde des affaires, l'activité économique, devrait être rajouté
un troisième terme : otiosum otium, l'oisiveté
stérile, opposée à l'otium, l'activité
intellectuelle. On le voit, depuis le début de la philosophie, le travail est
une forme infâme de l'activité, tout juste bonne pour les esclaves. Les classes
dirigeantes n'envisagent de préserver leur liberté qu'en se prémunissant du
travail. Les sociétés modernes, industrialisées, ont fait voler en éclat cette
division indigne en mettant tout le monde au travail. Les penseurs du socialisme
utopique, Marx en tête, ont vu dans l'émergence d'une société automatisée, la
chance de construire, à certaines conditions, un monde de « loisirs »
vertueux et enrichissant pour tous. Mais Hannah Arendt[1] ne voit dans ce
« conte de fées » qu'une mystification alors que la glorification du
travail a atteint son apogée. « C'est une société
de travailleurs que l'on va délivrer des chaînes du travail et cette société ne
sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles
il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est
égalitaire, car c'est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne
reste plus de classe, plus d'aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse
provoquer une restauration des autres facultés de l'homme. Même les présidents,
les rois, les premiers ministres voient
dans leur fonction des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les
intellectuels, il ne reste plus que quelques solitaires pour considérer ce qu'ils font comme des
ouvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant
nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail,
c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien
imaginer de pire ». Cette
conception très pessimiste de la fin du travail s'appuie sur la vision
hégémonique d'un travail devenu l'activité humaine par excellence. Rien qui ne
soit travail aujourd'hui, de la vie privée à la vie publique. Si les individus
économicus réifiés se tournent vers la sphère privée c'est précisément que, là,
le travail ne manque pas. Il y a toujours à faire pour assurer la réalisation du
bonheur individuel. Rien de tel dans l'Antiquité, le domaine privé y était peu
compatible avec l'élévation de l'être-sujet-en-société. Seules les affaires
publiques produisaient les conditions de la réalisation de l'homme libre, en
quête de reconnaissance sociale voire d'immortalité. Tout individu s'inscrivait
dans la communauté des hommes par la médiation du langage. La politique y tenait
une place centrale, le gouvernement des hommes était considéré comme la plus
haute forme de l'action. Les sociétés postmodernes capitalistes ont transformé
le citoyen en consommateur et l'homme politique en ingénieur « qui doit remplir des fonctions techniques, en assurant le
maintien de l'ordre, en facilitant les échanges et en participant ainsi à la
diminution des faux frais de la production ». Si nous ne pouvons que
souscrire à cette vision horrifique d'une société de travailleurs sans travail,
nous ne partageons pas les réflexions d'Hannah Arendt sur l'incapacité des
êtres-sujets à percevoir la valeur « des activités
plus hautes et plus enrichissantes ». En réalité, les femmes comme les
hommes ont une conscience aiguë de ce qui constitue l'essence de leur humanitude
qui s'exprime en grande partie par l'action politique, le courage, la
responsabilité, l'éthique et la philosophie. Mais la délégitimation de leurs
actions par les élites les inhibent, sauf dans les périodes critiques
(élections, manifestations) dont nous avons parlées précédemment en présentant
le contexte macrosociologique. Il est intéressant de constater que c'est
précisément le développement personnel (les loisirs de valeur dont l'éducation
fait partie) que nos témoins valorisent à travers l'idianthropie
péri-fonctionnelle[2]. Ils définissent
là une véritable autoformation tout au long de la vie qui doit tout à leur vie
en société, une autoformation qui n'améliore pas forcément leur technique et
leur employabilité mais constitue l'essence de leur liberté pour agir. La vieille dichotomie entre l'homme
libre et l'esclave reste d'actualité mais, aujourd'hui, l'homme libre et
l'esclave appartiennent au monde du travail, et, par une inversion diabolique,
l'homme libre est celui qui travaille, l'esclave est celui qui ne travaille pas.
Ce dernier est condamné à l'otiosum otium
(l'oisiveté sans espoir). Les femmes sont les premières concernées.
Le savoir, le travail et les femmes
Dune,
Joss et Marie-Charlotte, engagées dans leur projet de formation, agissent-elles
vraiment sur le réel ou répondent-elles à leur inactivité forcée par une
activité occupationnelle tout juste capable de dissoudre leur sentiment
d'ennui et d'impuissance ? La réponse semble dans la question, tant la
crise de l'emploi pèse sur le destin de ces trois femmes sans qu'elles en aient
le sentiment ou plutôt sans qu'elles l'évoquent dans leur histoire de vie comme
si la fin de l'emploi était programmée. Leurs discours est à cet égard très
explicite : elles attendent, de la réussite de leur formation, un bénéfice
en terme identitaire de valorisation de soi. Le travail, qu'elles envisagent de
faire par la suite (aide soignante), n'est jamais évoqué sauf peut-être pour
Marie-Charlotte, en quête de sanctification. C'est comme si la formation portait
en elle-même les caractéristiques structurantes dont le travail salarié se
faisait le garant dans la société moderne jusque dans les années 70. Nos témoins
occultent, sans doute inconsciemment, l'avenir lié à l'entrée dans la profession
comme si cette étape présentait encore des contraintes aléatoires, comme si elle
n'allait pas de soi. Et c'est bien normal si l'on en croit J-P. Boutinet[78] qui définit la
crise de l'emploi comme la crise de son contenu « dans la mutation massive
des métiers vers les professions, de ces dernières vers des occupations aux
contours aujourd'hui difficilement identifiables ». C'est encore plus vrai
dans les professions « vocationnelles » où le travail prescrit ne
correspond jamais au travail réel. Les aides soignantes ne sont pas seulement
requises pour les tâches pénibles comme la toilette des malades, elles ont un
rôle d'accompagnantes, un rôle difficilement quantifiable en terme d'efficacité
et donc de professionnalité. Dune, dont la trajectoire professionnelle et
identitaire a été jalonnée de transitions consenties et de ruptures imposées,
avoue une stratégie de recherche de stabilité, une véritable gageure alors que
la mobilité professionnelle semble inscrite définitivement dans les changements
sociotechniques imposés par la société du capitalisme avancé. Joss et Marie-Charlotte, dans un registre
très différent, se sont colletées avec l'ennui quotidien dont on fait les
dépressions tranquilles, résignées et à bas bruit. L'ennui se substitue, ici, à
l'angoisse dans la formation d'un désir ardent de mobilité cognitive ou
affective. Entrer en formation ou prendre un amant, deux façons de tromper
l'ennui, l'une n'excluant pas l'autre. Bien que très différentes, ces deux
« actions » peuvent se justifier pareillement, soit de manière
internalisée (le sujet convoquant son histoire personnelle, ses valeurs) soit de
manière externalisée (le sujet désignant son environnement comme nécessitant
l'action). De toute façon, toute action sous-tend une dynamique affective
(d'appropriation ou de rejet), l'auteur dans son action ne va pas de la cause à
l'effet mais du motif à l'action[79]. Dune, Joss et
Marie-Charlotte justifient, par leur histoire de vie, leur choix de formation
actuel, pour ce faire elles n'évoquent pas seulement leur volonté mais aussi les
nécessités familiales, la recherche de stabilité, les difficultés des femmes au
foyer. Toute une série de justifications et de motivations internes et externes
qu'elles éclairent de l'expérience du passé sans se priver d'un recours à
l'utopie d'un présent-futur toujours plus incertain. Cette motivation entre
nécessité et volonté, entre incertitude et idéalisation peut aussi s'opérer sous
la forme de la vocation. Les femmes y sont passées maîtresses en s'introduisant
massivement dans les métiers institutionnels en crise. C'est que pour les
femmes, l'accès au savoir reste une histoire compliquée où se mêlent le tragique
de la condition sociale qui leur est faite dans une société dominée par la
figure masculine et la représentation intime (au sens identitaire) qu'elles se
font de ce dernier rempart du pouvoir. Il n'est plus douteux que les filles
réussissent mieux leurs études aujourd'hui que les garçons (il n'est jusqu'à
certains pays (Québec, Angleterre) qui envisagent de mettre en place une
discrimination positive pour aider les garçons à réinvestir le milieu
scolaire)[80]. Pourtant
malgré ce rapport favorable aux filles, elles s'obstinent à
« choisir » les filières littéraires qui les confinent dans des
emplois subalternes ou en tout cas dévalorisés dans la société. Majoritaires en
classe de seconde de l'enseignement général, 59%, les filles ne sont que 44% en
première scientifique, 37,4% en terminale S, 22,2% en mathématiques supérieures.
Leur part n'excède pas 15% dans les classes de mathématiques spéciales des
lycées les plus prestigieux, seules à autoriser l'entrée dans les plus grandes
écoles scientifiques[81]. Mais, là
encore, il faut se garder de poser des jugements trop abrupts. Si elles sont si
nombreuses à briguer les métiers à « vocation » du travail sur autrui
(éducation, santé, social), est-ce consécutif d'une attitude de repli sur les
représentations et les stéréotypes « naturalistes » de la femme
gardienne du foyer ou sont-elles en avance d'un temps sur l'évolution
« fatale » du travail ? En tout cas, on peut constater que la
féminisation massive des institutions fondatrices de la société moderne coïncide
avec leur déclin[82] « même si les hommes gardent le quasi monopole des positions
de pouvoir, nous sommes largement passés d'un monde d'hommes à un monde de
femmes » (Dubet). Dans ce nouveau contexte, la vocation prend un nouveau
visage, moins déchirant et héroïque, plus humain. Et ce visage est féminin. La
vocation devient synonyme d'accomplissement de soi dans son activité
professionnelle[83]. Ici, c'est
l'éthique personnelle qui prend la place des valeurs instituées. Dernière valeur
sacrée, la vocation ne s'approche pas facilement. Dune, Joss et Marie-Charlotte,
futures aides soignantes, s'apprêtent à rejoindre une structure hospitalière,
haut lieu vocationnel, largement féminisée et hiérarchisée (les
« patrons » sont des hommes), où s'expriment, sans écran la souffrance
et la mort. Mais elles sont aussi engagées dans un processus d'accès au savoir
dont chacune ignore s'il les conduira vers un accomplissement identitaire ou un
assujettissement croissant, ce qui les maintient dans une angoisse bien utile au
système de production capitaliste.
L'angoisse comme rampe d'accés au savoir
L'affrontement entre liberté individuelle et nécessités
sociales constitue l'essentiel du contrat éthique, social et politique que doit
s'imposer toute communauté humaine. L'école, en tant qu'institution disposant
d'un immense pouvoir de parole (le Verbe), joue un rôle prépondérant de cercle
d'influence. Mais la parole peut perdre de sa puissance fondatrice et devenir un
dogme. Plus l'institution est puissante, plus elle capitalise les dogmes et
paralyse la parole (la pensée) des individus. On parle alors de pensée unique
alors qu'il s'agit réellement d'une pensée dominante, collectivement admise
comme dogme. C'est ce qui a conduit I. Illich[84] à proclamer que
« prisonnier de l'idéologie scolaire, l'être humain
renonce à la responsabilité de sa propre croissance, et, par cette abdication,
l'école le conduit à une sorte de suicide intellectuel ». Il est
impossible d'ignorer les rapports que nos narrateurs ont entretenu avec l'école
tant les élèves d'hier nous parlent des stagiaires d'aujourd'hui comme nous le
montre les bilans interprétatifs de l'expression de l'être-sujet-au-monde
dans l'histoire de vie. Dune, victime du nomadisme professionnel de son père,
s'est suicidée symboliquement dans un système éducatif adapté aux enfants
sédentarisés. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle essaie d'échapper aux
contraintes scolaires par tous les moyens même celui du rejet. Perceval,
traumatisé par la puissance paternelle et l'obligation de se conformer au modèle
inaccessible de l'homme hyperviril, choisit l'échec, lui aussi. Il rate la
dernière marche, le concours de l'école de guerre qui doit le rendre supérieur à
son père, simple sous-officier. Tanguy aussi a échoué, à l'entrée à Navale, il
n'a pu complètement rompre avec son milieu d'origine. L'échec est ici synonyme
de reconnaissance de sa généalogie, de son histoire, de sa classe. On sait que
le rejet est une forme de protection habile contre une institution
traumatisante. Que font les jeunes des quartiers difficiles si ce n'est opposer
à leur échec socioculturel un semblant de volonté individuelle en exagérant
leurs difficultés et en refusant toute aide extérieure ? Cette attitude
choque car elle va à l'encontre de valeurs communément admises par tous :
le désir de réussite, d'être bien dans sa peau, de guérir de ses maux,
d'échapper à la douleur. Cette attitude choque car elle impose une vision sombre
de l'être humain, une vision thanatéenne de refus du bonheur. Pourtant, le
symptôme de l'échec peut s'avérer protecteur, il peut constituer la seule
identité reconnue par l'Autre généralisé, « une
souffrance n'est pas sans bénéfice secondaire » confirme M. Cifali[85]. C'est sur le
rejet de son image de soi pour autrui que Dune a bâti son imaginaire
professionnel jouissif perdu dans les montagnes où nul ne peut l'atteindre
(« ces quinze années m'ont coupée du
monde », « la guerre peut éclater, on est
dans un autre monde », « je passais des
jours sans écouter la radio ni lire le journal »). Tandis que Dune fait
le vide, Marie-Charlotte, tout aussi isolée dans son statut de mère de famille,
sans emploi et sans permis de conduire (« j'étais
toute seule, avec ma petite fille, sans même un vélo »), encourage et
cultive son angoisse. Elle se l'approprie provoquant ainsi l'incompréhension de
ses proches (« mes frères m'avaient prévenue que
c'était mauvais cet isolement »). C'est bien l'angoisse ressentie par
Perceval, enfant abandonné dans un collège de caïds par des parents
indifférents, qui le pousse vers un professeur marginal qui lui dit :
« Si vous ne vivez pas, lisez ! »,
que l'on pourrait traduire par « Votre corps est
lié, libérez votre esprit ! ». L'angoisse est aussi au cour de
Tanguy, écartelé entre sa mère dure et silencieuse et sa femme, fantasque et
dominatrice. Il s'abîme dans cette contradiction mais elle le fait vivre
également, lui laissant une marge d'incertitude, un entre-temps de solitude qui
le réconcilie avec lui-même. L'angoisse toujours pour Cézanne qui peint,
oubliant pour un temps l'enfant handicapé, la femme déçue, la carrière imposée.
Bien que niée par la société post-moderne, grande consommatrice et productrice
de héros sans peur et sans reproche, l'angoisse peut être considérée comme la
part de l'humain, trop humain. J. Schotte[86] l'exprime avec
émotion : « A travers l'angoisse se manifeste
éloquemment l'essence même de l'être vivant ». L'angoisse de l'humain
lui viendrait de sa capacité d'être libre et de son inadéquation avec son
milieu. L'angoisse naîtrait du doute. C'est au moment où nos témoins, Perceval
et Tanguy, se mettent à douter[87], à dépasser les
poncifs dépersonnalisés, qu'ils se débarrassent de leur carapace guerrière et
s'ouvrent une porte vers le futur. Quand une société se dote d'une idéologie ou
d'une religion apte à tracer le futur ou à le faire disparaître dans
l'immédiateté des conduites, l'individu se sent rassuré et repu. Seule la
complexité du lendemain produit de la critique, la simplicité de l'instant
entraîne une vague hystérie infantile. Joss n'échappe ni à la solitude
(« je passais des mois à bouder sans sortir de ma
chambre ») ni à l'angoisse mais elle s'est trouvée un objet
transitionnel de passage de l'angoisse à la colère : sa sour aînée, son
double féminin honni. Il est traditionnellement mieux admis de parler de
déplacement de l'angoisse vers la peur que vers la colère, « la peur pour des objets, nous dit M. Cifali, est un substitut d'angoisse où c'est notre existence et
nous qui sommes visés. Il s'agit d'une des manières dont le moi se débarrasse de
ce qui l'incommode »[88]. Ici,
l'agressivité de Joss (« j'avais mon
caractère ») n'est que la manifestation d'un agir thérapeutique par
rapport à une angoisse sous-jacente, vague, liée à un futur incertain et
flottant, constitutif de sa double appartenance identitaire d'héritier
putatif et de fille cadette (seconde). Ce qui fait angoisse, c'est la perte de
l'autrui qui compte, celui qui ne trompe pas, celui qui confirme la
socialisation primaire et éclaire le premier monde. Joss ne parvient pas à
discriminer un anti-modèle (le père) ou à s'identifier à un modèle (la mère).
Elle erre dans un no man's land désordonné et étrange, un lieu hors norme où
elle doit s'adapter sans cesse. L'excrétion viscérale de l'avortement que
Perceval semble cultiver avec délectation, n'est sans doute, pas étrangère à son
exécration des femmes. L'avortement est l'objet de la haine de Perceval alors
que le véritable sujet de son aversion est ailleurs : les poules du
coquailler, les gueuses que son père méprise. Bien que P. Aulagnier fasse de
l'angoisse le « signe de l'écroulement momentané de
tout repère identificatoire possible »[89], nos six
témoins ont adopté des stratégies d'évitement ou de dérivation qui les ont
isolés de la foudre sans pour autant les priver de l'accès à la lucidité et au
courage : Marie-Charlotte a maintenu son angoisse à distance dans une
négativité de la réalité, en se murant dans sa forteresse intérieure, Dune s'est
isolée du monde social en pratiquant un nomadisme échevelé ou contemplatif dans
des déserts hostiles, Joss n'a fait que monter à l'assaut de son angoisse par un
activisme forcené (au magasin de ses parents). Les trois témoins masculins ont
pris des risques, sauté d'un continent à l'autre, affronté la mort, joué à balles réelles. La
peur a remplacé l'angoisse, libérant les forces de l'instinct de conservation.
La préparation au concours d'aide
soignante confronte les trois
femmes à une angoisse bien identifiée, garante d'un retour réflexif sur des
épreuves banalisées et leurs symptômes bien présents. Le concours avec ses items
codifiés et évaluables reste un îlot rassurant dans un océan d'incertitudes.
Parallèlement, l'histoire de vie en tant
qu'odyssée poétique, contribue à la mise à distance de la vraie souffrance.
« C'est, explique M. Cifali, la seule manière d'être en présence de la souffrance sans
être ni dans un sacrifice dangereux de soi ni dans la dénégation »[90]. Il est
intéressant de constater qu'au moment où les trois femmes s'apprêtent à accéder
à une structure institutionnelle en crise, elles font le pari d'affronter leur
angoisse comme si elles avaient abandonné les systèmes rassurants qui les ont
longtemps accompagnées. Par contre, les trois hommes s'agitent dans leur bocal,
leur institution aussi est en crise, une crise identitaire entre armée de guerre
et armée de paix. Aucun des trois ne veut accéder à l'étape de la
responsabilité, du vrai commandement. Ils préfèrent l'action. On pourrait dire
qu'ils préfèrent le « savoir dans la main », celui qui s'acquiert sur
le terrain et les laisse en adolescence, entre désir et rêve, celui qui ne les
oblige pas à « réfléchir » (au sens du retour d'expérience).
L'histoire de vie dont nous les avons délivrés (au sens maïeutique du terme)
prouve l'opportunisme de l'activité langagière[91]. Bien que très
éloignées de notre recherche en terme d'intérêt personnel, nos six narrateurs
ont su, en effet, s'écarter de leurs préoccupations idiosyncrasiques (leur
angoisse, leurs émotions, leurs souvenirs) pour devenir objets de recherche,
uniquement en introduisant dans leur discours des notions imaginaires comme le
font tous les sujets aux prises avec leur action et l'imaginaire fantasmé de
leur action. Ils ont fait un « choix » dans le flot des épisodes
rencontrés et racontés. Ce « choix », plus que toute autre chose, est
essentiel, il signe leur affirmation de soi. Notre groupe « vocal »,
au sens premier du terme, tendait à la tribu, il s'y rejouait une dramaturgie
sans culpabilité, rassurante et généreuse, semblable peut-être aux rencontres au
coin du feu quand la télévision n'avait pas encore détruit la matrice
historico-spatiale de la famille. Nos entretiens se sont inscrits dans un
entre-temps sans conséquence, un entre deux, bien symptomatique de la
fragmentation de la vie individuelle. Ils ont tout vécu, sans y croire vraiment,
usant même de pseudonymes, comme dans un conte. S'il y avait une crise de la
postmodernité, ce serait peut-être cette incapacité qu'à l'individu de relire le
passé à son bénéfice propre, sans en avoir honte, avec pour objectif politique, l'élaboration
d'une contre-narration, d'une idionarration. L'incapacité réflexive, soumise à
la pratique exigeante de l'autoévaluation, toujours construite sur l'efficacité
et la compétition, semble pouvoir se contourner par le biais de l'histoire de
vie racontée à un visage entre tous. Ce visage est celui de l'échologue qui
renvoie la phrase, le verbe et toute l'histoire biographique, en écho,
participant ainsi à son authentification. Pour E. Levinas[92], « Le visage est une réalité par excellence, où un être ne se
présente pas par ses qualités », la reconnaissance du visage d'autrui,
non dans sa plastique mais dans sa nudité, constitue donc un véritable départ,
un commencement entièrement original dans la voie éthique. Si le visage ouvre la
voie, en donnant sens aux choses à travers le face à face, le langage aggrave la
relation en introduisant la communication. En cela, il est, d'après Lévinas,
« d'essence éthique ». Cette
rencontre en double responsabilité n'est pas exempte de risque car
l'opposition des deux libertés est inévitable, l'Autre est condamné à être
« le persécuté dont je suis responsable ».
L'histoire de vie mérite d'être étudiée comme intention éthique en première
instance afin d'augurer sa pertinence en tant qu'activité politique.
L'histoire de vie, une éthique politique
L'intention éthique est l'affaire de P. Ricoeur[93] qui nous
dit : « au pôle-je, la liberté se pose par elle-même, elle ne
se voit pas, ne se possède pas elle-même. Nous avons besoin de toute une suite
de notions intermédiaires qui permettent à la liberté de se réfléchir, de
prendre possession d'elle-même. A cet égard, la liberté ne pouvant se voir ni se
trouver, ne peut que s'attester- rendre témoignage d'elle-même par le moyen
d'ouvres dans lesquelles elle se rend objective. Cette liberté qui se pose, non
seulement je ne la vois pas, je ne la sais pas mais je ne peux croire en
elle ; me poser libre, c'est me croire libre. C'est faute de vision,
d'intuition, que la liberté est condamnée à s'attester dans des
ouvres ». On croirait que ce paragraphe a été écrit pour l'histoire de
vie, ici le philosophe de la phénoménologie explique qu'il n'y a de liberté en
première personne que dans la croyance en cette même liberté. Nous n'hésiterons
pas à nous réclamer de cette pensée pour justifier l'histoire de vie comme
processus de formation[94], comme une
véritable odyssée de la liberté qui se construit parallèlement à l'identité, et
cette identité ne peut être que politique, construite avec et pour l'autre, dans un rapport
d'histoire à histoire. Se raconter, se poser en bâtisseur de son parcours de
vie, c'est affirmer ce que P. Ricoeur appelle le pouvoir-être par opposition à
l'être donné. Il ne s'agit rien moins pour l'individu que de s'approprier la
condition de sa liberté en l'inscrivant, la décrivant, dans toute une série
d'actions (métiers, rôles sociaux, institutions, ouvres, politique) qui
traversent toute la vie ; aucune action singulière, fut-elle exceptionnelle
ne pouvant témoigner à elle seule du « je
peux ». Témoigner de l'être
libre, de son intentionnalité éthique sans laquelle la reconnaissance
identitaire est impossible, requiert donc une connaissance de l'ensemble de son
ouvre de vie, une connaissance affective, qui n'occulte pas les hésitations du
parcours, les inadéquations entre le désir et le faire, entre « l'aspiration et la réalisation » (Ricoeur).
L'histoire de vie, débarrassée des scories de l'institution (définir une
vocation, faire le bilan des compétences, tracer une intentionnalité négociable
sur la marché des ressources humaines), peut être le lieu de construction de
l'être singulier qui reconnaît sa liberté
en la nommant. Les femmes, dont la parole a été longtemps confisquée,
tiennent probablement là un outil de premier choix d'attestation de leur
différence. En choisissant de se et de nous raconter leur histoire de vie, nos
témoins ont retourné vers l'Autre leur regard et ont détourné le regard de
l'Autre vers eux. Un regard qui s'échange dans une intention éthique que Ricoeur
dit « dialogique » : « On entre véritablement en éthique, quand, à l'affirmation
par soi de la liberté, s'ajoute la volonté que la liberté de l'autre
soit. » Au pôle-tu de l'intention éthique,
c'est le regard de l'autre qui permet de croire en sa liberté propre (sa
responsabilité) et en celle de l'autre et d'échapper par là à l'écrasante
certitude du déterminisme. Nous retrouvons ici la morale de l'authenticité
sartrienne[95] soit « l'expérience nouvelle de l'historicité et de la socialité
comme des structures fondamentales de la réalité humaine ». Il ne
s'agit plus pour l'individu de cultiver une morale de l'être, une morale pour
soi, mais, pour l'être-sujet-au-monde d'accéder à une morale-dans-le monde et
pour-le-monde. L'éthique se meut ici en politique car ne pouvant répondre,
elle-même, à l'injustice, à la contrainte, à la guerre et au malheur des hommes
par d'autres voies que le stoïcisme, elle transmet le bâton de la désobéissance
civile, de la juste révolte à l'action politique. La politique est l'éthique
historicisée et spacialisée. Nous entrons là dans le pôle-il où s'exprime le médiateur de la règle dans
l'intention éthique. « La règle c'est cette
médiation entre deux libertés qui tient, dans l'ordre éthique, la même position
que l'objet entre deux sujets » (Ricoeur). Prenons l'exemple de la
relation qui nous a uni avec nos six narrateurs, ici c'est le règlement élaboré
en commun lors de notre première rencontre qui a tenu lieu d'idéal à réaliser,
de cause à défendre, de valeur universelle empêchant ainsi le projet de tourner
court. Ce règlement était implicite pour une bonne part : nous
représentions l'Université, ils étaient les sujets-objets de la recherche. A ce
stade, il est important de remarquer que nos interlocuteurs n'ont émis aucune
question quand à la nécessité ni à l'opportunité d'une telle recherche, comme si
le fait que le projet soit inscrit dans un cadre universitaire lui accordait une
légitimité allant de soi. Cette démarche d'acceptation béate nous semble
correspondre à une évidence : tout projet s'inscrit dans un déjà-là
culturel qui le valide ou l'invalide. Nous ne sommes jamais au commencement de
la règle mais bien, comme le dit P. Ricoeur « dans
l'après-coup ». La règle, même neuve, s'inscrit dans une situation
marquée, culturellement, historiquement, politiquement. Il ne s'agit, donc, pas
de substituer à la narration collective, une idionarration médiatisée mais
d'inscrire son histoire de vie singulière dans l'Histoire plurielle,
d'introduire son identité morcelée, incertaine et fluctuante dans un rapport de
responsabilité politique et d'accéder ainsi à la liberté d'un universel
singulier, une idianthropie d'humanité. A cet égard, nos tableaux de
l'occurrence des pronoms personnels sont une représentation pratique de la
dimension éthique et politique de toute relation humaine. Quand le
« je » se répète avec autant de constance hégémonique dans les
histoires de vie[96], on ne peut y
voir que de la faiblesse, comme si le fait de nommer l'être suffisait à le faire
vivre, à l'affirmer dans sa complétude, face à l'altérité absolue des autres. Le
sujet se décrit tout puissant à hérotiser et héroïser son histoire singulière,
son idianthropie. Les autres ne sont pourtant pas absents de l'histoire. Dans
les histoires de vie de nos six narrateurs, les autres significatifs, issus de
la socialisation primaire, tiennent une place très particulière. Tandis que les
autres non significatifs, issus de la
socialisation secondaire, sont souvent qualifiés par des « on »,
pronoms personnels sujets, neutres, délégataires ou indéfinis. Pour Perceval,
l'autre est d'abord le père, omnipuissant et castrateur, il le désigne par un
« il » dépersonnalisant qui en fait une sorte de statue du Commandeur.
Joss utilise le pronom « elle » contre sa sour aînée qu'elle veut
déshumaniser et Marie-Charlotte emprunte le pronom « ils » pour
désigner le couple de ses parents qu'elle perçoit comme une entité malfaisante
et destructrice[97]. Ces autres du
premier cercle de socialisation font partie du cercle morbide de la communauté
d'appartenance, sclérosé sur les frustrations et les humiliations. Un autre
danger menace l'être-sujet, la communauté d'adhésion qui, bien qu'instillant
dans le vouloir-jouir de l'individu, un devoir-confronter qui implique une prise
de responsabilité, risque de provoquer un repli identitaire fascisant.
L'être-sujet-au-monde peut inventer sa liberté en défendant une cause
universelle qui concerne d'autres groupes, d'autres associations. En agissant
pour l'intérêt général, même au détriment du sien propre, l'être-sujet-au-monde
accède à la liberté. L'éthique rejoint le politique.
A ce
stade de l'analyse transversale, nous allons montrer la fécondité de notre
triangulation qui a permis de poser pour chaque sujet un diagnostic d'homothétie
homomorphique ou hétéromorphique (voir schémas ci-après).
Image
hétéromorphique des trois femmes étudiées
L'analyse des histoires de vie de Dune, Marie-Charlotte et
de Joss nous a, donc, permis de déterminer leur positionnement spécifique, leur
image identitaire appropriée (mythifiée), alors qu'elles atteignent le mitan de
la vie, dans le cadre social de la domination masculine et qu'elles s'inscrivent
dans un processus de formation continue. Il est temps de mettre en perspective
les trois éléments du triangle, en nous appuyant sur le vecteur de l'histoire de
vie de chacune des protagonistes. Dune, Marie-Charlotte et Joss n'ont pas la
même ligne de vie, elles n'ont pas, non plus, la même image (voir schéma
ci-dessus) par rapport à la problématique initiale où les trois concepts (temps,
espace, énergie) étaient placés en position égale dans un triangle équilatéral.
Autrement dit, leur valeur était identique en terme de poids symbolique. Chaque
histoire de vie a fait glisser l'énoncé vers un concept ou vers un autre, les
trois triangles de nos témoins sont des triangles quelconques (hétéromorphiques)
ce qui ne les empêche pas d'être singuliers.
Ainsi
pour Dune, l'influence de la domination masculine reste circonscrite à la
deuxième partie de l'histoire de vie (le mariage un peu forcé, le retour au
foyer et à une normalisation). L'impression de conserver son quant-à-soi, de
pouvoir, encore, du jour au lendemain, repartir à l'aventure lui procure la
sensation d'être, somme toute, libre et heureuse. Dune est la seule des six
témoins qui parle de plaisir et de liberté de manière positive[98]. Par contre la mise en question de la
temporalité, caractérisée par les nombreuses ruptures dans le parcours
identitaire et la recherche monastique d'un temps suspendu, semble avoir joué un
rôle important, moins pourtant que les difficultés liées à l'accès au savoir. Au
fur et à mesure de l'histoire de vie, on peut constater un affaiblissement de la
volonté de réussite, Dune ayant plus que les autres l'envie de rester en
formation, une activité qui correspond bien plus à ses manques (ses difficultés
avec l'écrit) que l'hypothétique métier d'aide soignante auquel elle n'adhère
pas réellement. C'est bien l'envie d'accéder à la théorie, d'apprendre à écrire
qui la motive. Cette volonté de construire une nouvelle image de soi pour soi, à
travers l'apprentissage cognitif, constitue un des éléments forts de la personnalité de Dune, même si elle doute
toujours d'en être capable[99].
Joss,
l'héritier autoproclamé, s'inscrit surtout dans l'espace social de la domination
masculine. Elle ne revendique pas l'accession à ce pouvoir parce que son
positionnement identitaire ressortit essentiellement de son rapport aux hommes,
tous dévalorisés. Dans le tableau des influences[100], elle se
particularise en ce qu'elle en parle bien plus que tous les autres, mais surtout
en termes très négatifs. Peu proccupée par le mitan de la vie, elle n'a que
trente quatre ans, elle reste touchée par
l'âge des possibles dans lequel elle veut se donner le temps de réagir.
Mais la temporalité la concerne. Surtout à travers la sensation injuste d'avoir
trop donné de son temps (à l'épicerie), de s'être fait mangé son temps par un
public d'appartenance[101] qu'elle a
toujours considéré comme inférieur à elle. Le pôle énergétique de sa
triangulation est fortement dominant. Si son rapport au savoir constitue un
mystère pour elle, bien que diplômée de l'université, elle ne semble guère se
prévaloir de cette formation comme si ce passage de sa vie n'était pas très
intéressant. De fait il n'est qu'un tremplin. On pourrait supposer que le
recours au concours d'aide soignante est surtout le moyen de quitter le foyer
conjugal et se remettre le pied à l'étrier. En réalité, il est surtout
l'occasion, même par le truchement d'une formation de bas niveau, de retrouver
l'estime de soi pour soi. Cette revendication complexe sur le plan affectif la
place également dans une position de danger au sein de son public d'adhésion[102] auquel elle
doit prouver le bien-fondé d'une dévalorisation apparente. Mais surtout, alors
qu'elle avait dépassé la sour aînée tyrannique, elle redescend, temporairement,
à son niveau.
Pour
Marie-Charlotte, le triangle « tire » sur d'autres cordes : la
temporalité n'est pas, ici, une composante prépondérante, Marie-Charlotte est
arrivée à un moment-clé de son parcours, mais son nouveau parcours spirituel lui
donne l'impression d'un souffle nouveau, d'une temporalité élastique. Elle, pour
qui la vie a été une suite de déplaisirs après un conte de fée, et qui est peu
sûre d'elle-même[103] balaie tout
cela et se projette vers un avenir ouvert[104]. Cette
situation de projet l'amène à être la seule à goûter le bilan que représente son
histoire de vie. La pointe la plus saillante du triangle concerne l'espace
social. Marie-Charlotte a dû faire face à la préférence de ses parents pour ses
frères mais aussi à sa propre incapacité à sortir du carcan familial (retour au
foyer, isolement sans permis de conduire) où elle s'est réfugiée dans une sorte
de dépression narcissique, un égoïsme masochiste. Les enfants qui remplissaient
sa vie, sont grands. Ils ne lui renvoient plus l'image positive d'une mère
attentionnée et omniprésente, ils commencent à s'émanciper et à la trouver un
peu pesante. Elle, qui s'est discriminée par rapport à l'anti-modèle de sa mère,
comprend inconsciemment, après des années de passivité et d'incertitude, que son
rôle est ailleurs. Sa nouvelle voie, qui n'est sans doute qu'un transfert
affectif entre le public d'appartenance et un public à la fois d'adhésion et de
clientèle, lui semble toute tracée. Une sour des pauvres ou, tout du moins, des
vieux, une dimension mystique par laquelle elle donne des gages à la société
dominée par la masculinité. Ainsi, Marie-Charlotte envisage-t-elle sereinement
de poursuivre son processus de formation à l'intérieur de la structure
hospitalière même si elle a déjà un peu délégué son ambition sur sa fille aînée.
Moins démunie que Dune en terme de capital culturel, elle s'inscrit plus
facilement dans un parcours de formation.
Image hétéromorphique des trois
hommes étudiés
On ne
s'étonnera guère de la moindre importance accordée par les témoin masculins à
l'accès au savoir : officiers supérieurs, ces hommes n'ont plus rien à
prouver sur le plan cognitif[105]. Perceval
échoue au concours de l'école de guerre sans entamer son capital identitaire.
Tanguy révèle que l'armée ne demande plus rien à ceux qui ont Bac plus cinq et
que ses connaissances lui permettront de se vendre sur le marché civil du
travail. Cézanne montre également son désintérêt pour le savoir en renonçant à
entreprendre une thèse au prétexte que les thèses sont souvent fumeuses et les
corpus de données insatisfaisants. Néanmoins, le pôle énergétique reste le plus
développé pour les trois hommes, essentiellement dans sa dimension affective.
Ainsi, dans leurs trois tableaux idiosyncrasiques[106], la formation
péri-fonctionnelle est-elle fortement prédominante. Les contraintes
administratives de la réussite au concours pour l'un, une armée aux mours
barbares et le poids d'un enfant handicapé pour un autre, une institution
d'humanistes pour le troisième et la fin d'un rêve d'adolescent pour les trois
en sont les raisons premières.
En ce qui concerne Cézanne, le champ social occupe la deuxième place. Son féminisme apparent révèle, en grande partie, sa propre fragilité, nous assistons à une sorte de confusion entre la personnalité de Cézanne et celle des femmes. Les épreuves que les éléments féminins de l'armée subissent, sont comme des résurgences de ses souffrances personnelles au sein d'un public d'adhésion[107] (ses pairs incultes et barbares) qui reste l'objet de ses critiques. Le public d'appartenance (la famille), l'autrui qui compte, est un autre poids dans la vie de Cézanne, un autre lieu de souffrance. Il ne lui reste que la fuite qui, comme nous le dit H. Laborit « reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l'horizon des calmes retrouvés. »[108]. Cézanne prend des bateaux de guerre, sinon il peint des marines qui l'emportent dans l'imaginaire. Enfin, le pôle temps n'est pas la préoccupation majeure de Cézanne, le devenir de son fils, trop incertain, obscurcit son avenir. De tous les témoins, c'est celui qui parle le moins de désir[109].
Perceval est un être sûr de lui[110], sa vision du
monde qui l'entoure passe par une grille en fers barbelés. Que ce soit ses
convictions militaires ou religieuses, toutes deux paraissent inébranlables.
Sauf que l'enfance du petit blond de la famille ne fut pas de tout repos[111]. Entre
l'abandon par ses parents, « pour son bien », un père hégémonique et
des adversités jusqu'au sein de sa propre famille, l'histoire de vie de Perceval
est emplie d'acrimonie. Adulte, il se retourne et attribue ses difficultés à un
destin immanent, mais même Dieu l'a trahi. D'où le déséquilibre flagrant de son
triangle homothétique vers le sommet énergétique. Arrivé au faîte d'une carrière
militaire, après avoir franchi tous les obstacles, au mitan de la vie, Perceval
ne regrette qu'une chose : n'avoir pas fait la guerre, comme son père. Son
champ social s'ouvre d'une manière inattendue. L'échec au concours de l'Ecole de
guerre est, du moins le dit-il, une porte qui s'ouvre, alors que la réussite eut
représenté des horizons qui se ferment. Finies les grandes aventures, finies les
croisades, l'intégration à l'Etat Major eut fait du chevalier de la table ronde
un vague scribouillard, ventru et falot. Le refus, pour la première fois de sa
vie, de faire ce que l'on attendait de lui est une bouffée d'oxygène salvatrice,
un nouvel espace s'ouvre à lui, et un non jeté à la figure de son père et de sa
femme.
Le
triangle de Tanguy, s'oriente nettement vers les pôles temporel et surtout
énergétique. Tanguy a la sensation diffuse d'être pris au piège. A partir d'un
parcours militaire accompli qui a toujours joué, il le répète à plusieurs
reprises, son rôle d'échelle sociale, la réussite au concours de guerre, acmé de
cette trajectoire, représente la fin de ses rêves adolescents. « Jusque-là, j'estime que je me suis bien amusé, mais
maintenant, il va falloir avaler les couleuvres ». Tanguy « ne se voit pas planifier l'armée de terre de
2050 ». Il veut rester avec ses hommes et parcourir le monde, même si,
en vieillissant, les campagnes deviennent plus dures et la mort est plus
présente. Son avenir, dans l'armée, ne l'intéresse plus. Tanguy conserve des projets mais à l'extérieur de
l'institution. « Personnellement, je me verrais
bien chef d'entreprise dans deux ou trois ans si je quitte l'armée ce qui est
probable ». De plus, son accession à la haute hiérarchie impliquerait
l'obligation de séjours bien plus longs et bien plus réguliers dans la sphère
familiale de laquelle il se sent exclu. Jusqu'alors, cette situation ne le
traumatisait guère, au contraire, elle lui laissait des libertés juvéniles, mais
un retour programmé sous le joug de sa femme lui rappelle trop la domination
matriarcale de son enfance.
1 J -M Barbier et O. Galatanu, Action, affects et transformation de soi, p. 60, Puf, Paris, 1998.
2 C. Dejours cite par J-M Barbier et O. Galatanu, in Action, affects et transformation de soi, p. 59, Puf, Paris, 1998.
3 E. Badinter, XY, de l'identite masculine, p. 225, Odile Jacob, Paris, 1986.
4 I. Getz et T.I Lubart, Action, affects et transformation de soi, p. 94, Puf, Paris, 1998.
5 E. Badinter, XY, de l'identite masculine, p. 214, Odile Jacob, Paris, 1986.
6 Thierry Bloss, La dialectique des rapports hommes-femmes, p. 158, PUF, Paris, 2001.
7 Ce terme a ete defini, en premier, par S. Arieti, Creativity : The magic synthesis, New York, Basic Book, 1976. Definition affinee par J-R Averill et E-P Nunley, , Voyages on the heart : Living and emotionnally creative life, New York, Free Press, 1992. Les endocepts sont des emotions floues et transitoires, structures de memoire issues de conceptions preconscientes et fondees sur l'experience.
8 H. Poincare cite par I. Getz et T. I. Lubart, Actions, affects et transformation de soi, p. 107, Puf, Paris, 1998.
9 R. Barthes, Comment vivre ensemble, cours et seminaires au college de France (1976-1977), CD produits par Seuil Multimedia, 2002.
10 Selon l'etymologie latine : contra de contrata: pays d'en face.
11 R. Brunet, Le developpement des territoires, formes, lois, amenagements, p. 19, Editions de l'Aube, Seuil, Paris, 2004.
12 Toutes nos references concernant la socialisation primaire et secondaire ont ete prises dans l'ouvrage de P. Berger et T. Luckmann, La construction sociale de la realite, Armand Colin, Paris, 2002.
13 Se reporter aux tableaux idiosyncrasiques, pages 81, 130 et 177)
14 C. Delory-Momberger, Biographie et education, figures de l'individu-projet, p.37, Anthropos, Paris, 2003.
15 Tout ce paragraphe est inspire de l'ouvrage de V. De Gaulejac, La societe malade de la gestion, Seuil, Paris, 2005.
16 M. Dantec cite par D. Lindenberg in Le rappel a l'ordre, enquete sur les nouveaux reactionnaires, p.42, Paris, La republique des idees, Seuil, 2002.
17 M. Houellebecq, les Particules elementaires, p.159, Paris, Flammarion, 1997.
18 M. Dantec cite par D. Linderberg in Le rappel a l'ordre, enquete sur les nouveaux reactionnaires, p. 24, Paris, La republique des idees, Seuil, 2002.
19 M. Maruani cite par N. Mosconi in Femmes et Savoir, p. 234, Paris, L'Harmattan, 1994.
20 J-P. Boutinet, l'Immaturite de la vie adulte, p.148, Paris, Puf, 1998.
21 P. Bourdieu, La domination masculine, p.73, Paris, Seuil, 1998.
22 G. Pineau, Temporalites en formation, p. 83, Paris, Anthropos, 2000.
23 P. Bourdieu et J-C Passeron, Les Heritiers, les etudiants et la culture, Paris, Ed. de Minuit, 1964.
24 G. Mauger, Capital culturel et reproduction scolaire in Revue Sciences humaines, n?36, hors serie, mars-avril-mai 2002, p. 11.
25 T. Bloss, Les liens de famille, Paris, Puf, 1997.
26 A. Boutin, cite par J-P. Le Goff, La barbarie douce, p. 90, La Decouverte, Paris, 1999.
27 D. Riverin-Simard, Etapes de vie au travail, Montreal, Saint-Martin, 1984 : < les moments de remise en question ont une preponderance marquee chez les adultes de tout age : ils sont superieurs en intensite et en duree aux moments de reorganisation >.
28 J-P. Boutinet, L'Immaturite de la vie adulte, p 233, Puf, Paris, 1999.
29 C. Affiat-Donfut, in la Dialectique des rapports hommes-femmes, dirige par T. Bloss, p. 204, Puf, Paris, 2002.
30 Se reporter au chapitre consacre a l'Espace, page 394
31 P. Bourdieu, le Sens pratique, p. 321, Editions de Minuit, Paris, 1980.
32 G. Pineau, Temporalites en formation, p. 31, Anthropos, Paris, 2000.
33 M. Bernard, Le corps, p.51, Jean-Pierre Delarge editeur, Presses universitaires, Paris, 1976.
34 Se reporter au paragraphe sur l'idianthropologie de la memoire, page 374
35 P. Berger et Th. Luckmann, La construction sociale de la realite, p. 180, Armand Colin, Paris, 2003.
36 G. Bachelard, la Dialectique de la duree, Puf, Paris, 1963.
37 Definitions puisees dans le Petit Robert.
38 P. Bourdieu, La Domination masculine, p. 104, Le Seuil, Paris, 1998.
39 Francoise Battagliola, in La Dialectique des rapports hommes-femmes, dirige par Thierry Bloss, p 179, Puf, Paris, 2001.
40 T. Bloss, A. Frickey, F. Godard, Cohabiter, decohabiter, recohabiter, p. 553-572, Itineraire de deux generations de femmes, Revue francaise de sociologie, 1990, XXXI.
41 Cites par A-M. Daune-Richard, la Dialectique des rapports hommes-femmes, p. 149, Puf, Paris, 2002.
42 Ibid, p. 144.
43 P. Bourdieu, la Domination masculine, p. 56, Le Seuil, Paris, 1998.
44 P. Bourdieu, La Domination masculine, P. 107, Le Seuil, Paris, 1998.
45 A-M. Dardigna voit dans la circulation sadienne, un systeme qui < fait corps feminin, a la lettre, un objet evaluable et interchangeable, circulant entre les hommes au meme titre qu'une monnaie >. Les Chateaux d'Eros ou les infortunes du sexe des femmes, p. 88, Paris, Maspero, 1980.
46 Ibid, p. 48.
47 C. Alzon, la Femme potiche et la femme bonniche, pouvoir bourgeois et pouvoir male, Maspero, Paris, 1973.
48 La profession d'aide soignante, tres feminisee, constitue un bel exemple de ce que les Anglo-saxons appellent le double standard qui montre que tout metier, quel qu'il soit, est magnifie s'il est accompli majoritairement par des hommes et devalorise s'il l'est majoritairement par des femmes.
49 Y. Lambert, Le devenir de la religion en Occident, Futuribles, n? 260, janvier 2001.
50 Se reporter aux tableaux sur la Liberte, page 337
51 J-M. Brohm, Corps et Politique, p. 28, Jean-Pierre Delarge editeur, Paris, 1975.
52 E. Badinter, XY, de l'identite masculine, p. 196, Odile Jacob, Paris, 1986.
53 M. Duru-Bellat, l'Ecole des filles. Quelle formation pour quels roles sociaux, p. 65, L'Harmattan, Paris, 1990.
54 P. Labarde et B. Marris, Malheur aux vaincus, p. 79, Albin Michel, Paris, 2002.
55 Ibidem p. 101
56 G. Corneau, Pere manquant, fils manque, p. 19, Quebec, Les editions de l'homme, 1989.
57 R. Brunet, Le developpement des territoires, formes, lois, amenagements, Editions de l'Aube, 2004.
58 Se reporter aux tableaux idiospheriques des six temooins, pages 78, 125, 175, 221, 279 et 329
59 R. Brunet, Le developpement des territoires, formes, lois, amenagements, Editions de l'Aube, 2004. p. 196
60 Ibid. p. 185
61 Ibid. p. 231.
62 T. Bloss, La dialectique des rapports hommes-femmes, p. 34, PUF, Paris, 2001.
63M. Cifali, le Lien educatif, contre-jour psychanalytique, p 264, L'Harmattan, Paris, 1994.
64 Chadwick M. La racine du desir avide de savoir, p. 54-58, Internationale Zeitschrift fur Psychanalyse, 1925.
65 Nous retiendrons la definition du Petit Robert : < Saisir : mettre (qqch) en sa main avec determination, force ou rapidite >.
66 Jean-Blaise Grize, in Savoirs theoriques et savoirs d'action, dirige par J-M Barbier, p. 121, Puf, Paris, 1998.
67 Bruno Latour, Savoirs theoriques et savoirs d'action, dirige par J-M. Barbier, pp. 133-143, Puf, Paris, 1998.
68 H-P. Martin et H. Schumann, Le Piege de la mondialisation, Solin-Actes Sud, 1997. Tout le paragraphe qui suit emprunte des citations a cet ouvrage.
69 J-C. Michea, L'enseignement de l'ignorance, pp. 50-55, Climats, Castelnau-le-Lez, 1999.
70 Grand usuel Larousse, dictionnaire encyclopedique In extenso, p. 5767.
71 Sur le site : www.plasticite-sciences-arts.org
72 Catherine Malabou, Que faire de notre cerveau, Ed. Bayard, Paris, 2004.
73 J. Barrue, Introduction a l'Esquisse sur le site : mapagoueg.chez.tiscali.fr/babel/Barrue
74 Le courage, en connaissance de causes, Introduction, collection morale n?6, Ed. Autrement, Paris, 1992.
75 Liberte et determinisme sur le site : perso.wanadoo.fr/listephilo/liberte.html
76 Toutes les references de ce chapitre sont extraites du site de Denis Collin : perso.wanadoo.fr/denis.collin/Arendt.htm
77 Se reporter aux chapitres sur l'interpretation indianthropologique des six temoins : 4.6. ; 5.6. ; 6.6 ; 7.6. ; 8.6. et 9.6.
78 J-P. Boutinet, L'immaturite de la vie adulte, p. 116-118, Puf, Paris, 1999.
79 P. Ricoeur, Le discours de l'action,, in La semantique de l'action, Ed. du CNRS, Paris, 1977.
80 Nicole Mosconi, Femmes et Savoir, la societe, l'ecole et la division sexuelle des savoirs, L'Harmattan, Paris, 1994.
81 Revue Sciences humaines, hors serie, n?36, mars-avril-mai 2002, Qu'est-ce que transmettre ? Capital culturel et reproduction scolaire p. 12.
82 F. Dubet, le Declin de l'institution, p. 83, Le Seuil, Paris, 2002.
83 Ibid, p. 32.
84 I. Illich, Une societe sans ecole, , 1971, Le Seuil.
85 M. Cifali, le Lien educatif, contre-jour psychanalytique, p. 68 et 69, Puf, Paris, 2002.
86 J. Schotte, Angoisse et existence. Approche d'une anthropologie clinique, Notes de cours, Universite catholique de Louvain, Faculte de psychologie et des sciences de l'education, 1979, p. 20.
87 Se reporter aux tableaux sur la Certitude, page 346
88 M.Cifali, le Lien educatif, contre-jour psychanalytique, p. 80, Puf, Paris, 2002.
89 P. Aulagnier, Condamne a investir, Nouvelle revue de psychanalyse (le trouble de penser), n? 25, Gallimard, 1982.
90 M. Cifali, ibid., p. 93, Puf, Paris, 2002.
91 G. Vergnaud, Quelle theorie pour comprendre les relations entre savoir-faire et savoir, in Les entretiens Nathan, Acte V, p. 12, Nathan pedagogie, 1995.
92 E. Levinas, Totalite et Infini, Hachette, Paris, 1961.
93 Toutes les references a l'essai de P. Ricoeur sur l'intention ethique ont ete puisees sur le site de l'Encyclopedie universalis : http://www.universalis.fr/_4. frart_scripts/Article2.asp?nref=SY93004
94 P. Dominice, L'histoire de vie comme processus de formation, l'Harmattan, Paris, 2000.
95 A. Gomez-Muller, Sartre, de la nausee a l'engagement, pp. 162-163, Ed. le Felin, Paris, 2004.
96 Se reporter au chapitre 11, Bilan comparatif de l'utilisation des pronoms personnels sujets, page 363
97 Se reporter aux tableaux d'occurrence des pronoms personnels ; pages 71, 118, 167, 215, 267 et 319
98 Se reporter aux tableaux sur la Liberte et le Plaisir, pages 337 et 349
99 Se reporter aux tableaux sur la Capacite et la Certitude, pages 340 et 346
100 Se reporter aux tableaux sur l'Influence, page 352
101 R. Fossaert, La Societe (Theorie de la societe), les structures ideologiques, tome 2, Paris, Seuil, 1977
102 Ibidem
103 Se reporter aux tableaux sur la Certitude, page 346
104 Se reporter aux tableaux sur le Desir, page 343
105 Se reporter aux tableaux sur la Capacite, page 340
106 Se reporter aux tableaux idiosyncrasiques des trois temoins masculins, pages 224, 279 et 329
107 Ibidem
108 Henri Laborit, Eloge de la fuite, editions Robert Laffont, Paris 1976
109 Se reporter aux tableaux sur le Desir, page 343
110 Se reporter aux tableaux sur la Certitude, page 346