et approche monographique
Histoire 1
1 Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la première histoire de vie de Tanguy:
Tanguy, lieutenant-colonel, quarante-deux ans, marié, quatre enfants (que des garçons).
Il n'y a pas de tendance lourde dans la famille, une partie est composée d'enseignants, l'autre de petits artisans, épicier, charcutier. Pas de militaire si ce n'est un cousin. J'ai fait une scolarité normale dans une petite école de village, puis un collège de quatre cent cinquante enfants en zone semi urbaine dans la région de Bayonne. En ce temps-là, les profs étaient encore convaincus de leur mission, ils nous poussaient à apprendre tout simplement. Je suis allé au lycée public, j'ai d'ailleurs fait toute ma scolarité dans le public. Bon, c'est sûr, j'étais dans une ville de garnison, on disait le régiment Giscard. Dans ma classe, il y avait beaucoup de fils de militaires, surtout dans ma section. De ma classe de TS, il est sorti sept militaires, c'est pas anodin. Moi, j'ai surtout été influencé par Kolwezi, ça avait l'air sportif. Et puis en sixième, j'adorais Tanguy et Laverdure, je voulais être pilote de chasse. Mais j'avais huit en maths, un prof m'a dit qu'avec ces notes-là, il fallait que je change de projet. Je me suis mis à bosser, j'ai fait maths sup, maths spé ; j'étais attiré par l'école navale, j'ai vite compris que c'était pas pour moi, d'abord je n'avais jamais mis les pieds sur un bateau et je ne savais pas si j'aurais le mal de mer et surtout il y avait des gens qui n'étaient pas de ma classe socioprofessionnelle. A Navale, il y a les héritiers des grandes familles de l'aristocratie d'empire. Bref, on ne se mélange pas. J'ai finalement suivi mes camarades de classe, de terminale. Pilote d'hélico, ça ne me déplaisait pas, j'ai même réussi le concours mais j'ai privilégié l'armée qui bouge. On pourrait dire que l'armée est coupée en deux. Celle qui attend, basée en Allemagne et celle qui bouge, j'ai choisi les troupes de parachutistes. Une vie intéressante, à forte connotation sportive. J'avais fait sport études rugby. Pour moi, on peut dire que l'ascenseur social, celui qu'on dit en panne, a bien fonctionné. Papa était conducteur de bus et maman employée de cantine. A partir du moment où je suis parti en mission, je n'ai plus eu le temps de la formation continue. Avec bac plus cinq, on ne vous demande plus rien dans l'armée. Sauf pour la famille, elle doit suivre. On est parti deux ans à La Réunion, puis on s'est ancré pendant deux ans. La vie de famille n'est pas toujours facile, ma femme s'est habituée à gérer seule le foyer, elle n'aime pas qu'on empiète sur ses prérogatives. Quant aux enfants, ils trouvent que papa est chiant quand il est à la maison. En plus, ma femme et moi, nous avons des tempéraments opposés, elle est bordélique, moi j'aime l'ordre. Il suffit de regarder les têtes de lit, son côté, c'est n'importe quoi. L'armée n'attire pas mes enfants, ils sont à l'école privée et sont confrontés à des tranches sociales qui ont des moyens très supérieurs aux nôtres. Je ne peux pas les blâmer d'avoir intégré les valeurs de la société, en gros celles du pognon. Personnellement, je me verrais bien chef d'entreprise dans deux ou trois ans si je quitte l'armée ce qui est probable. En plus, le marché du travail nous sera favorable. Les enfants suivent bien, ils n'ont pas d'état d'âme, ils ont quand même besoin d'un ancrage, c'est une maison familiale de mes beaux-parents en Alsace. Mes parents vivent dans un petit appartement, je ne peux pas les envahir. Mes enfants ont une réactivité, ils ne s'attachent pas à leur environnement. Ils ont un ou deux bons copains, ils sont bien à la maison, leur maman s'occupe bien d'eux. Ils ont été élevés dans la religion protestante de leur mère, moi je suis agnostique. En fait mes parents étaient des catholiques pratiquants mais maman a perdu son premier enfant très jeune, ils ont cessé de croire et ne nous ont jamais envoyés au catéchisme. A Saint-Cyr, j'étais décalé mais si vous êtes bon, on vous emmerde pas. C'est leur monde, le pèlerinage Chartres - Paris, catholiques intégristes et Versaillais, on ne manquait pas de cercles privés. Moi, j'ai reçu une bonne éducation, se tenir correctement à table. Et puis, je lis beaucoup. Maman avait une certaine rigueur, quand je suis arrivé à l'armée, j'ai trouvé que c'était plutôt plus souple qu'à la maison. On peut parler d'une éducation stricte et même dure. C'est sans doute un gène transmissible, je suis rigoriste. Mais ma femme fait contrepoids, elle est un peu bohème. C'est une vraie maman, je ne suis pas un vrai papa. Elle est très présente pour les enfants, une confidente, elle sait tout. Moi, je préfère l'action, je les emmène faire du sport . Nos amis sont souvent issus de la paroisse protestante. Ma femme a le sens du contact, elle sait reconstruire à chaque déplacement, elle est fille de général, quand je l'ai connu, elle avait déjà vécu 18 déménagements. Moi, j'aime le risque. au combat bien sûr mais je connais les limites, les miennes et celles des autres, je ne risquerais jamais inutilement une vie. La mort c'est la fin de tout. Il ne faut pas tout mélanger ses convictions religieuses et l'action, je n'ai pas l'esprit de sacrifice. L'armée pour moi, c'est une famille, mes amis militaires sont les amis d'une vie. Dans l'épreuve, on se soude. Un de mes camarades de promo a épousé la femme d'un camarade de promo mort d'une leucémie. Au début de la constitution de la promo, on a eu des morts, un accident de la route, un mort en service et un suicide. Les deux premiers ont été acceptés comme relevant de la fatalité ou du contrat, le suicide a été très mal compris. Il y a beaucoup de catholiques parmi nous. Jusque-là, j'estime que je me suis bien amusé, mais maintenant, il va falloir avaler les couleuvres, rejoindre l'état major pour sept ou huit ans. Je ne suis pas patient. En plus, il faut parler la voix du peuple, être gentil, cocher les bonnes cases. Je crois que j'ai envie de me former pour aller dans le civil, les gens ont peur de perdre la sécurité mais on ronronne trop dans l'armée. Moi, il faut que ça bouge. La vie, c'est comme le vélo, on pédale sans cesse sinon on n'avance plus et on tombe. En fait, je suis un zappeur, j'ai besoin de rapidité, la décision doit être immédiatement suivie de la réalisation. Ce que j'aime, la pression, les réflexes. En fait, je suis un fainéant, j'essaie toujours d'échapper au travail.
Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la première histoire de vie de Tanguy:
Préambule :
L'expression de la liberté est surtout l'occasion pour Tanguy d'établir un
catalogue des multiples contraintes qui le cernent. Il reconnaît à demi-mot, que
les influences qu'il a reçues de toutes parts, s'équilibrent entre bonnes et
mauvaises. Des certitudes, il en a et les assènent. Il ne doute guère des
capacités de l'individu à réagir dans son environnement. Les expressions du
désir et du plaisir, diamétralement opposées, pourraient le conduire à
l'immobilisme, tel n'est pas le cas.
Sujet :
Tanguy semble cultiver le paradoxe entre le bon élève de lycée public qui lit
beaucoup, le rigoriste qui part en mission et le zappeur jouisseur, agnostique,
impatient, fainéant qui ne remplit
pas tous ses devoirs de père.
Sujet
+ Quelqu'un : L'aspect paradoxal prévaut encore, la famille n'est
pas le lieu de l'affectivité mais plutôt du devoir, (je ne peux pas les blâmer,
je ne peux pas les envahir) par contre les désirs et les choix sont
extrafamiliaux. La famille proche reste un lieu de confrontation (papa est
chiant, les tempéraments opposés), Tanguy va chercher à l'extérieur des exemples
à suivre (les profs) ou à rejeter (ceux qui n'étaient pas de ma classe
professionnelle).
Sujet
+ Quelque chose : Tanguy semble scander les différentes étapes de
sa réussite programmée (Maths sup, Maths spé, j'ai réussi le concours.) et rend
hommage au Service public d'éducation qui lui a permis de grimper dans
l'ascenseur social. Il valorise d'une manière plus ironique l'éducation stricte
qu'il a reçue dans son milieu familial (se tenir correctement à table) et jette
un regard amusé sur sa passion enfantine pour « Tanguy et Laverdure ».
Sur la route de la réussite sociale, le doute ne fait pas partie du voyage
(j'aime l'ordre, je connais les limites). Dans le même temps, il semble
appliquer une sorte de méthode Coué qui justifie le parcours sans temps mort ni
remise en question (j'ai besoin de me former, j'ai besoin de rapidité, j'aime la
pression, les réflexes). Il nous confirme qu'il n'a pas « l'esprit de
sacrifice », qu'il veut faire partie des vainqueurs. Son renoncement sans
état d'âme de l'Ecole navale montre son esprit pratique de fils de famille
pauvre.
Quelqu'un :
Ce chapitre est marqué par l'omniprésence des femmes : sa mère, sa femme et
la femme d'un camarade. Sa mère et sa femme s'opposent sur bien des
points ; sur leur engagement confessionnel (la première catholique
sédentaire, la seconde protestante nomade), sur l'éducation des enfants (la mère
rigoriste - le lycée public, la femme bordélique - l'école privée), sur
l'origine socioculturelle (la mère employée de cantine, la femme, fille de
général). Ballotté entre les deux viragos, Tanguy fantasme sur une femme
fragilisée par le deuil, une femme qu'il faudrait soutenir voire épouser, en
parfait accord avec la virile éthique militaire.
Quelque
chose : L'aspect paradoxal de la personnalité de Tanguy revient,
ici, en force et s'exprime dans les trois mondes du militaire : l'armée, la
famille, la mort. Dans ce dualisme entre le mouvement (l'armée qui bouge,
l'ascenseur social, la vie de famille) et l'inertie (l'armée qui attend, le gène
transmissible, la mort), Tanguy se laisse toujours griser par le mouvement tout
en ayant conscience d'une hérédité qui le prédestinait à plus de
passivité.
Impersonnel :
Dans cette rubrique, Tanguy laisse libre cours à sa révolte dans un
style policé censé le protéger des retours de bâton. Il n'en dénonce pas moins
l'éducation stricte, et même dure de sa mère, les cercles versaillais de
catholiques intégristes de Saint-Cyr et l'obligation de se plier à une
discipline abêtissante dans l'armée (parler la voix du peuple, être gentil,
cocher les bonnes cases). Raison de plus pour s'échapper d'une institution qui
d'après lui « ronronne trop ».