1 Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la deuxième histoire de vie de Tanguy
Je vais entamer ma traversée du désert et le problème c'est que je ne suis pas patient. Il faut compter des années avant de rejoindre un poste à l'état-major et là encore. je ne suis pas capable de passer des heures sur des dossiers, je ne planifierai pas l'armée de terre de 2050. Moi, j'ai la paille aux fesses, ce que j'aime c'est la sanction immédiate d'une décision, on a eu raison, partiellement raison. C'est du concret. On nous dit : vous allez faire ça parce que vous ne l'avez jamais fait, drôle de raisonnement. S'il y a trop de contraintes, je m'en irai. Je prévois la sortie depuis vingt ans. La prévision, je connais, ma mère avait connu la guerre de 40, on vivait dans la crainte du lendemain. On faisait beaucoup d'économies, j'ai continué. Dans trois ou quatre ans, on aura des opportunités sur le marché du travail, les études de enfants seront en cours. Par contre, je n'aurais pas voulu rater le concours de l'école de guerre, je veux avoir le choix. Mais je sais que je ne suis pas fait pour la prospective, je peux avoir une vision géostratégique à long terme mais je ne veux pas manipuler des équations avec des données fausses avec mission de trouver un résultat juste. Des données, on en a : l'armée américaine n'a pas d'imagination et refuse de partager mais elle a des moyens. C'est une armée tayloriste, profondément anglo-saxonne. L'armée française sait partager, c'est une armée latine, affective mais qui, devenue professionnelle, coûte plus cher en masse salariale. Ca c'est une donnée. Je suis un pragmatique que l'armée a construit. Je ne suis pas un officier de droit divin. L'armée m'a donné un moyen de sortir de mon milieu, mes parents n'auraient pas pu. Je dois beaucoup au milieu militaire. Pourtant, il y a deux ans, j'ai failli partir mais ma femme freine, elle ne veut pas perdre les amitiés. On verra. avec une culture générale, on peut s'affranchir de beaucoup de choses. L'armée reste un milieu sportif, en mouvement, jeune, adolescent même. On y entre pour faire la guerre. Le rapport à la mort est constant. des risques à assumer pour les autres. A 24 ans, se retrouver dans un avion de chasse ou à la tête d'une trentaine d'hommes c'est bien. Mais il faut se souvenir que l'on met entre nos mains des jouets de prix pour adolescents alors que la vie des gens n'a pas de prix. L'action, c'est cent pour cent d'adrénaline, on ne pense pas à la mort. On n'en parle pas à la maison, d'ailleurs même pas entre nous, sauf ceux qui peuvent comprendre. Mes enfants ne semblent pas traumatisés, il n'est pas dit qu'ils n'y pensent pas. Mes parents ne demandent rien, ils sont plutôt pratiques. Les choses de famille je les ai apprises par mes oncles et tantes. Pour mon grand frère, je l'ai su en regardant l'ordre des noms sur les tombes. Ma mère occulte. En plus, c'est une cousine qui est responsable. J'aurais pu rejoindre un régiment de barbouzes mais mourir en anonyme quelque part ça ne m'intéresse pas.
Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la deuxième histoire de vie de Tanguy:
Préambule : Encore et toujours des certitudes, peut-être pour justifier un désir irrépressible de s'envoler vers de nouveaux défis, Tanguy compte bien sur ses capacités personnelles pour se réaliser, enfin. L'expression de l'influence semble s'annuler entre négatif et positif. Les deux dernières expressions, le plaisir et la liberté, sont ressenties négativement, elles dessinent l'environnement contraignant de Tanguy.
Sujet : Tanguy se décrit de manière très directe, et ce qu'il montre, de lui, c'est un homme impatient, pressé, déterminé qui a dû différer ses choix pour tenir compte de l'avis de ses proches, mais qui est maintenant prêt à franchir le pas.
Sujet + Quelqu'un : Les interrogations déstabilisantes sur la mort, que Tanguy laisse affleurer dans son discours, semblent lui être dictées par les membres de sa famille qui lui ont caché la mort de son frère aîné. Parallèlement, l'idée de sa mort en anonyme lui déplaît car, elle aussi, est synonyme de secret.
Sujet + Quelque chose : Tanguy reconnaît tout ce qu'il doit à l'armée (elle m'a construit, elle m'a donné un moyen) mais peut-être se rend-il compte que l'armée d'aujourd'hui ne correspond plus aux idéaux de sa jeunesse. Dans cette nouvelle armée, l'espionnage et « l'anonymat » tiennent lieu d'héroïsme. Toujours soucieux de préserver une bonne image de lui-même (je ne voulais pas rater le concours, la prévision je connais, je peux avoir une vision géostratégique), Tanguy affirme être capable de poursuivre sa carrière à l'Etat Major de l'armée mais n'avoir pas le goût de le faire (je veux avoir le choix, je ne veux pas manipuler des équations). Il envisage de se construire un avenir extramilitaire (je ne planifierai pas l'armée de Terre de 2050). Dans cette vie bien planifiée, une seule chose semble lui avoir échappé, la compréhension de la mort de son frère (je l'ai su en regardant).
Quelqu'un : Ici Tanguy semble se chercher des justifications à la décision de quitter l'armée (on aura des opportunités). Les seules personnes impliquées dans ce choix font partie de son cercle familial resserré (ses parents, sa femme, ses enfants). Occultés, sa belle famille et le général. Il se convainc que ses parents n'auraient pas eu la latitude qui est la sienne de faire un choix de cette nature (mes parents n'auraient pas pu). Il se sert de la difficile gestion de la mort (on n'en parle pas, on n'y pense pas, il n'est pas dit qu'ils (les enfants) n'y pensent pas) pour légitimer sa démarche : rejoindre le civil. Par opposition à sa mère qui « occulte », Tanguy a soif de transparence. Il se croit obligé d'expliquer tous ses gestes.
Quelque chose : La valorisation de l'armée française par rapport à l'armée américaine (l'armée américaine n'a pas d'imagination, elle refuse de partager) montre l'attachement de Tanguy à sa deuxième famille. Faire le choix de quitter cet environnement montre sa capacité à renoncer à une situation gratifiante mais prévisible pour embrasser un avenir plus aventureux, plus dans l'esprit de l'adolescence. Toutefois, il se peut qu'à quarante-deux ans, Tanguy ait une autre image de la mort qu'à l'heure de son engagement (le rapport à la mort est constant).
Impersonnel : Cette dépersonnalisation (on y entre pour faire la guerre, on met entre nos mains) est utilisée pour dénigrer un système duquel Tanguy s'exclut. Pour lui, l'armée a perdu l'image « idyllique » de l'enfance, celle d'une armée qui fait la guerre. Elle ne lui apparaît plus que comme une machine à faire carrière (il faut compter des années, vous allez faire ça parce que vous ne l'avez jamais fait). Il tente, ici, de se déculpabiliser de vouloir la quitter d'autant plus qu'il pense qu'il y aura des opportunités sur le marché du travail.