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Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans
la deuxième histoire de vie de Cézanne
L'accession au corps des officiers a tout changé. Je n'avais pas une vision claire de ce qui m'attendait. J'avais fait un début de découverte de l'armée. Je n'avais pas d'horizon lointain visible. Je ne me posais pas de questions sur l'avenir. J'ai commencé à m'en poser beaucoup à partir de ce concours. J'étais devant une vraie carrière, on ne vous forme pas pour ce qui vient mais pour les dix/quinze ans qui suivent, comme à l'école d'ailleurs, sauf qu'à l'école, on n'y pense pas. Je me suis mis à réfléchir sur mon destin. Est-ce que j'allais vendre mes talents de combattant en Afrique, est-ce que j'allais me marier et fonder une famille. C'est une question d'équilibre, je me suis dit je vais me marier. Avant le concours, les choses m'arrivaient, je le prenais bien. J'étais fataliste. La vie était plutôt bien disposée envers moi. On a qu'une influence limitée sur sa vie, hasards, conjonctures. Il reste la pression de l'entourage. J'ai, tout d'un coup, entrevu les choix à faire, une vraie rupture dans ma façon de penser. Faire des efforts ! J'ai changé de façon de m'habiller, avant je faisais un peu du mimétisme. Je suivais le plus sympathique et le plus décontracté. Du jour au lendemain, j'ai décidé de porter une cravate, dès que je sortais du travail, je m'habillais correctement. J'ai changé mes lectures, j'ai abandonné la facilité pour aborder la littérature russe, des classiques essentiellement. Ma famille l'a vu tout de suite. J'ai rejoint la filière normale, mes frères et sours avaient tous fait des études longues. Je devenais raisonnable, plus conforme. J'étais de moins en moins en rébellion. Depuis cette période, je ne vote plus. Ou plutôt je vote blanc. Mon premier vote avait été contre mon père qui se présentait comme maire, après j'ai voté pour lui puis je n'ai plus voté du tout. J'ai beau tourner la chose dans tous les sens, c'est difficile d'obéir à un gouvernement qui lancent des opérations qui peuvent être fondées politiquement mais peu acceptables moralement. Comme il serait difficile d'obéir à un gouvernement que je n'ai pas choisi, je préfère ne pas choisir. La question est : dois-je obéir à ma conscience ou à un gouvernement ? Sarajevo, Bosnie, Tchad, Golfe, je ne prends pas partie mais des gens se sont fait tuer. Je reste le bras armé de la France, point. A ces questionnements, l'école d'officiers n'apporte pas beaucoup de réponses. Je suis rarement assis sur une certitude.à part les grands principes moraux. Je n'ai pas une confiance absolue à la démocratie exportée par les armes. Le mariage, je ne voyais pas comment y échapper. Il n'y a pas d'officier célibataire. Le mariage est même obligatoire dans certains postes comme attaché de défense en ambassade étrangère. La femme tisse un réseau de mondanités pendant que le mari fait du renseignement. Il y a une vraie pression de l'institution. Plutôt épouse que concubine, une question de tradition. Il y a plus qu'ailleurs des familles nombreuses. une famille qui déménage doit vivre en autarcie, elle se replie, elle devient autosuffisante. Ma femme ne savait pas tout du milieu militaire, elle a mal vécu certaines situations. Le concours d'officier est resté comme une surprise, les choses s'entraînent malgré nous.
Interprétation de l'expression et de la position de
l'être-sujet-au-monde dans la deuxième histoire de vie de
Cézanne
Préambule :
la deuxième histoire de vie est l'occasion pour Cézanne d'affirmer ses
certitudes qui sont globalement négatives. Elles concernent, d'ailleurs,
essentiellement son positionnement dans l'armée. Les autres rubriques sont bien
moins évoquées. La liberté, ou plutôt l'absence de liberté concerne
essentiellement la sphère domestique et les obligations qui s'y rapportent.
C'est tout naturellement que l'expression du plaisir se concentre sur l'armée
contrebalançant une autre institution, la famille. L'influence et le désir sont
essentiellement dominés par le vote de Cézanne pour ou contre son père.
L'expression de la capacité en est réduite à la portion congrue.
Sujet :
Entre
les verbes au présent (je me suis mis à réfléchir, je suis rarement
assis sur une certitude) et les verbes au passé (j'étais devant une
carrière, j'étais fataliste), les termes qui montrent une volonté
réelle d'agir ou un fatalisme paralysant, Cézanne semble encore une
fois le jouet de sa personnalité multiple. Le résultat de cette tension
entre son état antérieur de rébellion (l'adolescence) et son état
actuel d'adulte raisonnable, l'incite à ne plus s'engager,
particulièrement en politique (je ne vote plus, je vote blanc, je n'ai
plus voté du tout).
Sujet
+ Quelqu'un : Ici l'engagement ou plutôt le
désengagement politique de Cézanne prend une dimension particulière. Il
s'agit plus d'un rapport filial avec son propre père, ancien maire,
contre lequel il s'est tout d'abord élevé, pour ensuite le légitimer,
avant de rejeter toute participation au processus électoral.
Sujet
+ Quelque chose : Dans cette deuxième partie, le
récit de Cézanne s'articule plus autour de choses que de personnes.
Rejetant le personnage mou de sa jeunesse, Cézanne veut renaître en
homme nouveau, transformant d'abord son apparence physique (j'ai décidé
de porter une cravate, je m'habillais correctement) avant de tenter de
s'attaquer à sa personnalité profonde (j'ai changé mes lectures, j'ai
abandonné la facilité). Pour bétonner cette nouvelle vie, Cézanne se
marie (le mariage je ne voyais pas comment y échapper). En réalité le
Cézanne adolescent, qui n'avait pas « une vision
claire », correspond parfaitement au Cézanne adulte qui
« préfère ne pas choisir et n'a pas une confiance
absolue » en lui ni en quoi que ce soit. D'ailleurs sa
conscience le travaille, il est très critique sur les choix politiques,
sur la géostratégie de la noosphère (la question est dois-je obéir à ma
conscience ou à un gouvernement, je n'ai pas une confiance absolue à la
démocratie exportée par les armes). Néanmoins, Cézanne confirme que
sans « la pression de l'institution », « la
vie était plutôt bien disposée à son égard ».
Quelqu'un :
Cézanne
rejette sur les autres toutes les « décisions » qu'il
a été contraint de prendre : il renonce à la facilité pour
être reconnu par sa famille, il passe le concours de sous-officier pour
devenir conforme à ses frères et sours, il se marie et accepte de
donner des ordres pour intégrer l'armée (des gens se sont fait tuer).
Tous ces gages, qu'il donne, ne suffiront pas à lui apporter la
sérénité, en particulier dans son couple (ma femme ne savait pas tout,
elle a mal vécu certaines situations).
Quelque
chose : Entre la famille qu'il s'est imposé
pour ne pas déplaire à l'armée (une famille doit vivre en autarcie,
être autosuffisante) et l'armée à laquelle il est obligé d'obéir même
quand « sa conscience » le travaille, Cézanne est
plus que jamais dans une position d'instabilité psychique. D'autant
plus que ce qu'il a d'abord considéré comme une « question
d'équilibre », son mariage, exerce aujourd'hui une pression
réelle. Cézanne continue à se poser des questions sur la légitimité de
l'ingérence militaire (l'école d'officier n'apporte pas de réponses).
Impersonnel : Cézanne confie, sur un mode impersonnel, qu'il n'a eu finalement « qu'une influence limitée » sur sa vie. Le hasard, la conjoncture, la pression de l'entourage et une carrière toute tracée (on ne vous forme pas pour ce qui vient mais pour les dix quinze ans qui suivent) ont fait le reste.