Histoire de vie de Dune et approche monographique
Histoire 1
1 Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la première histoire de Dune
Dune, niveau CAP coiffure, quarante et un ans, mariée, deux enfants de six et sept ans et demi.
L'école c'était le rejet total. En fin de troisième,
j'ai dit à mes parents que je ne voulais plus aller à l'école. Je n'ai même pas
le BEPC. Quand les conseillers d'orientation me demandaient ce que je voulais
faire, je disais, je veux danser et chanter. J'avais particulièrement en horreur
mes profs d'anglais. C'est là que j'ai fait un blocage. On m'a orientée comme
apprentie coiffeuse. J'aurais dit oui à n'importe quoi dès l'instant que
j'échappais aux contraintes scolaires. Je ne savais pas ce que je voulais mais
je savais ce que je ne voulais pas. Jusqu'à dix-huit ans, j'ai été en
apprentissage. J'habitais Lille, j'allais dans une école privée dirigée par une
directrice un peu fofolle. Elle m'avait repérée comme l'artiste qui fait des
dessins. J'en faisais plein partout. Je travaillais en
alternance dans un salon de la ville. Là, j'ai eu de la chance. Le patron qui
possédait un salon pour hommes venait d'offrir ce salon à sa femme pour qu'elle
s'amuse. Elle n'y connaissait rien, on papotait, on faisait des chignons aux
rares clientes qui étaient souvent des amies. Mais mon père a été muté. Ce
n'était pas le premier déménagement, d'ailleurs je suis née en Afrique. Ma
dernière année d'apprentissage, je l'ai faite dans d'autres conditions, à la
chambre des métiers de Tours. Moi qui croyais avoir de grosses difficultés
scolaires. C'était rien par rapport à eux. au CAP, j'ai eu la théorie mais pas
la pratique, j'avais rien appris. Je l'ai passé en me disant que je ne ferais
pas ça dans ma vie. J'avais gagné quelques sous en apprentissage, j'ai passé mon
permis. Je vivais chez mes parents, j'avais des amis qui payaient des pensions à
leurs parents, moi non. Je me suis tournée vers des associations, pour voir si
je pouvais faire quelque chose avec des enfants. C'est amusant parce que je
détestais la collectivité pour moi, je voulais rester près de ma mère. C'est là
que j'ai rencontré ma meilleure amie, elle avait le BAFA, elle m'a dit :
l'animation, c'est un métier, passe le BAFA. Je l'ai écoutée. Puis j'ai envoyé
des centaines de lettres dans des centres de loisirs. J'avais envie de voyager.
J'ai reçu une réponse pour une classe transplantée dans le Vercors. J'ai fait
quinze ans de saison. J'étais célibataire, je n'ai aucun regret d'avoir
rencontré mon mari très tard. Toutes les belles rencontres, je les ai faites
grâce à ce métier. Des gens que je n'oublierai jamais. Mon premier directeur
nous a pris pour des éducateurs de loisirs. Je me rends compte qu'on ne
connaissait rien et qu'il nous a fait confiance. C'était un militant, les gens
de valeur croient toujours en quelque chose. Moi, j'avais une obsession :
me former, apprendre. Ces quinze années m'ont coupée du reste du monde, mes amis
de Tours, mes parents, je ne savais plus vivre avec eux. En saison, perdu dans
les montagnes, la guerre peut éclater, on est dans un autre monde. Dans les
chalets isolés, je passais des jours sans lire le journal ni écouter la radio.
Quand je ne voyageais pas pour mon travail, je le faisais pour le plaisir. Pas
au club Med mais sac au dos.. Avec mon amie de voyage, ma copine du BAFA. Le
dernier voyage, je l'ai fait seule. Elle avait rencontré l'homme de sa vie, on
avait trente ans. Je ne pouvais partager avec personne d'autre. Quand on
marchait dans le désert, on ne se disait pas un mot, avec qui partager ça ?
Le fait qu'elle se marie a tout changé. Tout d'un coup, j'ai eu envie de
m'arrêter mais je ne voulais pas retourner chez mes parents. J'ai choisi
Grenoble, comme ça. J'y avais des amis. A la direction de la jeunesse et des
sports, j'ai rencontré une femme merveilleuse, une super secrétaire, il ne
restait que deux jours pour s'inscrire au BETEP. Elle m'a poussée, a trié mes
papiers. Elle était là à l'écrit quand j'ai failli tout envoyer balader. Bref,
sans elle. Bon, j'ai rattrapé mon brouillon à l'écrit par un bon oral et j'ai
été reçue, quatre sur seize ! J'étais très fière, c'était mon premier
examen. C'est incroyable que je sois prise. Je ne voulais plus partir en saison,
j'avais envie de m'installer. Je ne suis pas restée à Grenoble, j'avais abusé de
mes amis. Je suis retournée chez mes parents. Après j'ai eu un long passage à
Dreux. Mon mari était technicien lumières dans une salle de spectacles. On avait
envie depuis longtemps de descendre dans le Sud, il a profité d'une opportunité.
Il a été pris sur un poste de régisseur dans une salle de spectacles dans une
petite commune de l'Hérault. Malheureusement, il a été embauché juste avant les
élections municipales, le nouveau maire n'a pas donné suite à sa période
d'essai, comme il était en dispo, il n'a pas touché le chômage pendant quelques
mois. Moi, j'étais indemnisée car j'ai du démissionner pour le suivre. On aurait
pu revenir à Dreux mais on ne voulait pas faire marche arrière. Finalement, il a
trouvé quelque chose ici. Nous, les femmes, on peut se satisfaire un temps de la
maison, les enfants mais pour lui, c'était très dur de ne pas travailler, c'e st
pour ça que je n'ai rien cherché pendant qu'il était au chômage. Maintenant, je
me prépare au concours d'aide puéricultrice même si je ne suis pas sûre que ce
soit ça. Je suis très heureuse d'être là parce j'apprends des choses nouvelles.
Certaines me disent oh la bio, c'est barbant ! Moi, c'est mon livre de
chevet. S'arrêter un an et demi, s'occuper des enfants, ce n'était pas mon truc,
ça l'a jamais été. Je ne suis pas à plaindre, il y a tellement de femmes dans
des situations plus difficiles. Dernièrement, j'ai fait une petite
« colo » de ski pour l'école de ma fille, je me suis rendue compte que
l'animation ce n'était plus mon truc. Il faut être jeune. Ce qui m'attire
maintenant c'est la gestion des personnels d'animation mais je n'ai pas les
diplômes correspondants. Les postes que l'on me propose dans l'animation, ils
sont tenus par des emplois jeunes. Le BETEP est trop bas. Passer le niveau
supérieur, merci bien. J'ai pas envie de me retrouver dans une structure de
quartier. Il faut des éducateurs de rue dans ces milieux, on risque de se faire
lapider. Je dois penser à ma famille. L'essentiel c'est que
je sorte de la maison. Quand on est ici, on peut piocher partout dans les
formations. Je me rends compte que lorsque des jeunes venaient me demander de
l'aide pour leur CV, j'étais en difficulté. J'ai toujours envie d'avoir des
contacts avec les enfants, à part l'animation, il ne reste que la
puériculture.
Interprétation de l'expression et de la position de l'être-sujet-au-monde dans la première histoire de Dune
Préambule : Cette première histoire de Dune est de loin la plus fournie, elle équivaut à la somme des deux autres histoires. L'expression de l'être - sujet au monde dans cette histoire est à peu près également répartie entre des remarques positives ou négatives. Le positif l'emporte légèrement. Le désir est l'expression le plus présente, suivie de la capacité puis de l'influence. Cette dernière est fortement positive. La certitude est très peu exprimée.
Sujet : Dans cette première histoire, Dune, en tant que sujet, possède une perception plutôt positive de sa place dans le monde. Son expression parle principalement de désirs, de volontés (de voyager, de se former). En revanche Dune ressent plus la vie comme un ensemble d'obligations que de libertés.
Sujet + Quelqu'un : La relation de Dune, avec les autres, est plutôt mitigée, elle est largement prédominante dans cette première histoire. Si Dune valorise fortement les relations d'influence (particulièrement son amie). Elle fait part, également d'obligations plus ou moins implicites qui ont parsemé son parcours (j'ai dû démissionné pour le suivre, je dois penser à ma famille). Néanmoins, Dune exprime plus de plaisir à être avec autrui (principalement son amie) que le contraire, même si elle dit détester la collectivité.
Sujet + Quelque chose : Son rapport aux choses est plutôt teinté de rejet ou de désagréments (notamment l'école). Dune fait l'étalage sans concession de ses incapacités et de ses tentatives répétées de fuir les contraintes scolaires. Celles-ci l'ont amenée à prendre des décisions insatisfaisantes. Face à cette suite désespérante d'échecs, elle est toute fière de parler de sa première réussite à un examen. Tout ce que souhaite Dune, aujourd'hui, c'est de repartir dans l'animation et surtout de sortir de la maison.
Quelqu'un : Autrui, en tant qu'être extérieur à Dune, est assez peu présent dans cette première histoire. L'être humain, d'après elle, est le jouet d'événements qui le dépassent. Parfois il subit des obligations (mutation du père) mais la plupart du temps son interférence avec le milieu reste positive (valorisation du directeur, de son mari).
Quelque
chose : Les choses, en tant qu'existence
propre, sont très peu présentes dans la
première histoire de Dune. Eléments
d'obligations, elles représentent, également, des
capacités potentielles mais auxquelles Dune
n'adhère pas vraiment.
Impersonnel :
L'expression impersonnelle est plutôt négative.
Hormis en ce qui concerne la formation, Dune évoque le
risque et l'isolement volontaire.